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13 novembre 2000
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La Côte d'Ivoire au bord du gouffre

La situation pourrait sembler assez similaire à celle de la Serbie : un dictateur haï, désavoué par les urnes, prétend être le vainqueur des élections. Ensuite, les masses descendent dans la rue, et le dit dictateur se trouve obligé de fuir. Jusque là, les situations s’accordent.

Mais à la différence de la Serbie, la crise ivoirienne, entamée l’année dernière par le coup d’Etat militaire du Général Gueï, a pris un tournant sanglant avec la défaite du général putschiste et l’ouverture d’une lutte acharnée pour le pouvoir en Côte d’Ivoire. Cette lutte s’est vite transformée en guerre ethnique et religieuse, amenant le pays au bord de la guerre civile.

Les acteurs de cette lutte sont d’une part les partisans de Laurent Gbagbo et de son parti, le Front Populaire Ivoirien (FPI - parti "socialiste"), victorieux aux élections présidentielles, et d’autre part ceux du chef du Rassemblement des Républicains (RDR), Alassane Ouattara.

Ce dernier conteste la légitimité du scrutin présidentiel en apparence taillé sur mesure pour assurer la victoire de Gueï. En effet, 14 candidats sur 19, dont lui-même, étaient exclus du scrutin, en particulier sur la question de leur "nationalité".

D’où la violence des affrontements, qui n’ont pas seulement été alimentés par l’amertume et les différends politiques, mais aussi, et avant tout, par des facteurs ethniques et religieux. Ouattara, comme la plupart de ses sympathisants, est un musulman du Nord du pays, alors que Gbagbo (et Gueï) sont des chrétiens.

Les dirigeants politiques au sein du FPI et du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (ancien parti unique) ont encouragé la chasse aux "étrangers" pour mieux manipuler la population afin de satisfaire leurs propres ambitions politiques. Les fruits pourris de cette politique xénophobe sont en train d’empoisonner la vie en Côte d’Ivoire aujourd’hui. La bataille entre les militants du FPI et du RDR a dépassé le champ politique et est devenue une guerre ethnico-religieuse persécutant les gens à cause de leurs origines et de leur religion.

A Abidjan, les mosquées et les églises brûlent et les gens sont massacrés. La situation est donc urgente. Mais pour comprendre comment en sortir, il faut d’abord comprendre comment la Côte d’Ivoire en est arrivée là.


Aux origines de la crise

Comme pour les autres pays dominés par l’impérialisme, le destin que connaît la Côte d’Ivoire est déterminé par la situation mondiale créée avec la chute du stalinisme.

Quand le monde était divisé entre deux blocs puissants (l’impérialisme d’un côté, le stalinisme de l’autre), les Etats-Unis étaient obligés de tolérer la forte influence de la France sur une partie du continent africain riche en matières premières, dont la Côte d’Ivoire.

Après la chute du stalinisme à la fin des années 80, les Etat-Unis ont changé de stratégie : la politique néo-libérale et la mondialisation ont exigé un fonctionnement plus transparent dans les relations entre pays impérialistes et semi-colonies.

La chute de Mobutu au Zaire est un exemple dramatique de la volonté des puissances impérialistes d’encourager la chute des dictatures qui mettent des bâtons dans les roues de la politique néo-libérale dictée par le FMI et la Banque Mondiale.

La transition "démocratique", qui sert de justification politique à l’ouverture forcée des marchés du continent africain, s’est déroulée plus discrètement en Côte-d’Ivoire.

La mort de Houphouët-Boigny, homme de confiance de l’impérialisme français en Afrique occidentale et président de la Côte d’Ivoire pendant trente ans, a ouvert la voie aux élections "démocratiques". Déjà, au début des années 90, Houphouët-Boigny avait permis la légalisation de quelques partis d’opposition. Pourtant, la tenue des élections présidentielles en 1995 n’a servi qu’à confirmer le refus du parti unique de céder la moindre parcelle de pouvoir. Les cadres-fonctionnaires ont campé sur leurs positions au sein de l’appareil étatique.

En même temps le pays était en train de ressentir les conséquences catastrophiques de la mondialisation capitaliste. Au milieu des années 90 le Franc CFA, qui sert de devise dans toute l’Afrique francophone, a été dévalué sous la pression du FMI et de la Banque Mondiale. Les prix ont flambé et le niveau de vie de la population a chuté. Ensuite, liberté de commerce oblige, la CAISTAB, qui a assuré les prix du cacao et du café quelques soient les fluctuations des cours internationaux, a été démantelée, encore sous la pression des institutions du grand capital.

Le cacao et le café sont les premières sources de devises en Côte d’Ivoire. La chute des cours des matières premières a donc eu des conséquences dramatiques sur la vie de centaines de milliers de paysans.

De plus, les caisses de l’Etat ont été profondément touchées. Déjà, Bédié, successeur de Houphouët-Boigny, s’en était grassement servi pour s’enrichir. Sans rente venant des filiales-clefs du pays, la situation a amené la Côté d’Ivoire au bord d’une profonde crise économique pendant la deuxième moitié des années 90. Il n’y avait pas d’argent pour payer les fonctionnaires, ce qui les a poussé à faire grève, tout comme les paysans.

Pour faire face à cette situation, en 1999, Bédié a joué la carte xénophobe en visant Alassane Ouattara, son ex-rival du PDCI, déclarant que Ouattara n’était pas "100 % ivoirien" et donc ne pouvait pas se présenter aux élections présidentielles (voir encadré). Les bases de la crise actuelle étaient jetées.


La junte de Gueï divisée

Avant la crise provoquée par la récente élection présidentielle, les tensions politiques au sein du pays se sont reflétées jusque dans les rangs de la junte de Général Gueï, ce qui explique en grande partie sa chute inévitable.

A la fin de l’année 1999, au moment du coup d’Etat contre Bédié, l’armée était unifiée autour d’un but commun - le renversement du Président. Ainsi le coup d’Etat s’est déroulé quasiment sans verser de sang. Ceci s’explique en partie à cause du fait que le régime Bédié n’arrivait plus à payer les militaires et que la puissance des forces armées s’en était vite fait ressentir.

Pendant le coup d’Etat, Gueï a dit que son rôle serait simplement de "balayer la maison", promettant d’assurer une transition pacifique vers l’élection d’un nouveau président civil. Pourtant, il ne s’est pas passé longtemps avant que les ambitions réelles du général - bonapartistes, celles-ci - soient devenues évidentes pour tous.

Sa décision de se présenter à l’élection présidentielle a été vivement critiquée au sein de la junte, où Ouattara comptait des partisans. De plus, la question des salaires des soldats n’a pas été résolue, ce qui a provoqué une mutinerie au mois de juillet pendant laquelle les soldats ont réclamé le versement d’un prime de 10 000 FF chacun.

Les tensions se sont également exacerbées au sein du Comité National de Salut Public, et de plus en plus fréquemment Gueï a été mis en minorité. Le bras de fer qu’il a engagé avec Ouattara n’a pas arrangé les choses. L’attaque armée contre sa résidence en septembre a montré à quel point il était isolé, et, pour sa sécurité, il ne pouvait plus compter que sur la gendarmerie nationale.

Ce n’est pas étonnant alors que des sections de l’armée aient rejoint les mobilisations populaires contre le règne de Gueï. Pourtant, l’engagement de certaines sections d’une armée divisées en factions risque de rendre la situation encore plus explosive.

Dans "l’après Gueï", les alliances se remodèlent. La même gendarmerie qui a assuré la sécurité de Gueï se met aux côtés des nervis du FPI afin de poursuivre les partisans du RDR. Le PDCI entre au sein du gouvernement de Gbagbo, tandis que le RDR refuse d’y participer. Le PDCI, même si tous ses candidats étaient invalidés pour les élections et même s’il avait appelé au boycott du scrutin, a reconnu la légitimité de la victoire de Gbagbo. La pagaille traduit la soif de pouvoir de tous.

Tant que Gbagbo refusera d’organiser de nouvelles élections, les manifestations continueront, même si les confrontations meurtrières devraient s’arrêter suite aux appels au calme de la part de tous les dirigeants.

Bien entendu, l’avenir de la Côte d’Ivoire ne sera pas décidé seulement au sein du pays. L’Organisation d’Unité Africaine a rejoint les Etats-Unis en critiquant la prise du pouvoir de Gbagbo. Les Etats-Unis ne cachent pas leur préférence pour Ouattara en Côte d’Ivoire.

Et pour cause : Ouattara est bien connu par l’impérialisme américain - il était un directeur du FMI. Ainsi il pourrait être bien utile pour continuer les ajustements structurels considérés comme nécessaires à la croissance économique... pour mieux remplir les caisses impérialistes.

Seule la France a reconnu la victoire de Gbagbo, car ce dernier entretien de bonnes relations avec le PS de Jospin. Et son nouvel allié, le PDCI, a des liens privilégiés avec l’élite politique française. Mais tandis que les impérialistes et leurs laquais se disputent l’os du pouvoir ivoirien, ce sont les masses qui souffrent toujours. A la crise économique qui ne cesse de dégrader leur vie, s’ajoute la menace d’une guerre ethnique.

Pour en sortir, il faut que les travailleurs ivoiriens imposent une autre politique, qui puisse rassembler tous les exploités sans distinction de leurs origines ethniques. Pour cela, il faut un parti des travailleurs qui rompt avec la xénophobie du FPI de Gbagbo. Il ne faut pas oublier que les Ivoiriens ont vécu ensemble pendant des décennies sans qu’il y ait de tensions ethniques.

Ce parti doit donner une réponse claire à toutes les questions brûlantes qui traverse la Côte d’Ivoire aujourd’hui, à commencer par les élections. Il faut sortir du piège présidentiel : l’espoir porté sur un "homme providentiel", inhérent à tout système présidentiel, ne fait que renforcer les tensions en grande partie créées par des politiciens cyniques.

La solution à la crise ne passe pas par un nouveau président, mais par l’action des masses. Il faut donc exiger des élections pour une assemblée constituante, défendue par les organisations armées des travailleurs et des paysans, qui doit déterminer l’avenir du pays et permettre aux masses de faire l’expérience d’une véritable démocratie.

Mais il ne faut pas attendre des dirigeants politiques qu’ils acceptent de telles revendications. Il faut les imposer en utilisant les seules armes dont peuvent se servir les travailleurs : les grèves et les manifestations de rue. Le secteur public peut jouer un rôle clef, en montrant la voie aux travailleurs agricoles qui ont vécu des années de misère à cause de la politique gouvernementale. C’est seulement ainsi que les travailleurs de la Côte d’Ivoire pourront tracer une alternative viable au chaos meurtrier qui menace le pays actuellement.

• Arrêtez les massacres ! Pour la mise en place de milices populaires mixtes pour protéger les communautés et les militants des partis politiques !
• A bas la IIe République ivoirienne, à bas la présidence ! Pour une assemblée constituante placée sous le contrôle des travailleurs et des paysans !
• Pour des comités de travailleurs et de paysans dans tous les quartiers et les villages, ouverts à tous pour établir leurs revendications et s’organiser afin de les mettre en œuvre !
• Annulation de la dette, arrêt des plans d’ajustement structurel, expropriation des multinationales !
• Retrait des troupes françaises !
• Ni Ouattara ni Gbagbo - pour une révolution ouvrière en Côte d’Ivoire !
• Pour une fédération des Etats socialistes en Afrique occidentale !


Des divisions ethniques utilisées à des fins politiciennes

La composition de la Côte d’Ivoire montre comment la question ethnique peut devenir explosive.

La Côte d’Ivoire compte 15 millions d’habitants, dont un tiers est né à l’extérieur des frontières du pays. Les Burkinabés en forment la moitié, et constituent une main d’œuvre bon marché pour les multinationales en place. La plupart des étrangers sont des journaliers dans les champs ou des employés de maison.

Le resserrement du marché du travail qui a suivi la crise économique de la deuxième moitié des années 90 a eu pour conséquence une dégradation des rapports entre ceux qui sont perçus comme "étrangers" et ceux qui se considèrent comme "Ivoiriens à 100 %". Et l’élite politique n’a pas hésité à encourager cette situation.

Pourtant, parler d’une "nationalité ivoirienne à 100 %" n’a aucun sens. Comme la plupart des nations dans le continent africain, l’Etat-nation de la Côte d’Ivoire a été établi dans la période post-coloniale, et est complètement artificiel.

Les frontières de la Côte d’Ivoire ont été établies par les puissances coloniales et non pas par un peuple en lutte pour son autodétermination nationale. Cela explique la diversité de la Côte d’Ivoire : il y a plus de 60 groupes ethniques sur le territoire.

En plus, beaucoup d’Ivoiriens ont des liens avec le Burkina Faso - dû au fait que, à un moment donné, les deux pays ont fait partie de la même entité administrative.

Mais ces faits ne comptent pour rien aux yeux des dirigeants politiques qui nourrissent le sentiment de différence - voire la haine - entre les communautés ivoiriennes.

Même la base électorale des deux actuels rivaux à la présidence se trouvent parmi des groupes ethniques différents - pour Gbagbo les Bétés du Sud, à majorité chrétienne, pour Ouattara, la communauté Dioula dans le nord du pays, à majorité musulmane.

La nouvelle constitution mise en place par Bédié, qui exige que chaque candidat à la présidence doit avoir ses deux parents de nationalité ivoirienne, crée effectivement des catégories différentes entre les Ivoiriens. Et en visant en particulier Ouattara, elle vise toute la communauté dioula.

Gbagbo porte une énorme responsabilité dans la crise actuelle. Le FPI, qui se prétend socialiste, est tout à fait prêt à tirer les bénéfices électoraux des attaques contre Ouattara.
Même si le FPI s’est allié au RDR dans un front contre Bédié, depuis le renversement de celui-ci, il reprend à son compte les thèses nationalistes afin de gagner la partie de l’électorat sensible à la rhétorique xénophobe.

Ce pompier pyromane est aujourd’hui à la tête de la Côte d’Ivoire. Mais pour combien de temps ?


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