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4 mars 2001
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La situation économique et politique

Document adopté par le congrès de Pouvoir Ouvrier, novembre 2000

1. L'économie continue à croître

Les économies mondiale et européenne continuent à déterminer la situation en France. La croissance est réelle et soutenue, même si les dernières prévisions sont moins optimistes que par le passé. Pour le moment, il n’y a pas de krach à l'horizon, en grande partie grâce à la puissance de l'économie nord-américaine et aux effets de la globalisation. La partie "virtuelle" de cette situation - la bulle financière, en particulier autour des actions liées à la nouvelle technologie - continue de faire peser un risque pour l'avenir, mais la chute lente de certaines actions depuis le printemps indique que, pour le moment, les capitalistes arrivent à gérer un "atterrissage en douceur", sans conséquence grave pour la stabilité de leur système. Il faut souligner que cette croissance soutenue n’a pas été prévue dans notre dernier document de perspectives, qui attendait plutôt une probable crise, et qui comportait donc maintes estimations fausses sur les plans économique et politique.

La puissance actuelle du dollar a des conséquences sur l’Euro, et donc sur toutes les économies qui en font partie. L’affaiblissement de l’Euro a déjà pour conséquence de rendre plus chères toutes les matières premières et notamment le pétrole, ce qui pourrait affaiblir la croissance, voire accélérer un retournement de conjoncture. Ceci pourrait directement contribuer au ralentissement de l’expansion économique en Europe.

Mais la chute de l'Euro (qui est due à la force de l’économie américaine, aux politiques économiques mises en place des deux côtés de l’Atlantique et aussi à la fragilité politique de l’UE) n’est pas si grave pour le commerce extérieur des Européens qu’il n’y paraît. L’écrasante majorité des transactions des pays de l’Euroland se font à l’intérieur de la zone : la baisse de l’Euro ne modifiera donc pas ces échanges. L’affaiblissement de l’Euro favorise même les exportations vers les USA. Par contre, à la longue, la position de l’Euro par rapport au dollar (voire à la livre) aura des conséquences sur l’investissement en Europe des sociétés multinationales qui, elles, calculent en dollars, et qui se sont déjà révélées peu enthousiastes envers les régions à devise faible.


2. Les conséquences pour les travailleurs

Actuellement, les chiffres du chômage baissent. Des secteurs entiers sont confrontés au manque de main-d’oeuvre qualifiée : informatique, électronique, bâtiment, métallurgie, restauration... Dans la même proportion, le travail précaire, essentiellement par la voie de l’intérim, est en essor. Le privé ne fonctionne actuellement que grâce au recours intensif aux intérimaires, et n’offre que des CDD et contrats précaires en fonction des besoins du marché. Les rares CDI proposés sont fonction de la nécessité de renouvellement d’une pyramide des âges vieillissante dans certains secteurs (métallurgie, électronique). Dans le public et le para-public, la précarité a explosé ces dernières années à cause du recours systématique aux emplois-jeunes, CES et autres contrats précaires. Outre la casse des statuts que cela implique, la flexibilité et les contrats au rabais permettent de limiter le recours à la création de postes de fonctionnaires. Si d’un point de vue général, les couches de travailleurs entre 25 et 40 sont un peu moins victimes du chômage de masse, le fossé se creuse de plus en plus pour les chômeurs de longue durée condamnés à l’assistanat social sans espoir de voir leur situation changer.

Malgré la vision donnée par les capitalistes, les emplois créés sont souvent mal payés, sans perspectives, marqués par la flexibilité. Les centres d’appel et les centres de tri parallèles en sont deux exemples. Il y a dix ans, ces deux secteurs n’existaient guère ; aujourd’hui il sont en plein explosion, embauchant sur des CDD des jeunes peu ouverts aux tentatives d’organisation menée par les syndicats, et n’ayant pas nécessairement les mêmes perspectives de carrière que leurs aînés.

Les conséquences de l’embellie relative ont été multiples. Les travailleurs exigent leur part du "gâteau" économique, en revendiquant des augmentations, dans le public (SNCF) mais aussi dans le privé. Face aux fermetures dans des villes déjà sinistrées, plusieurs luttes "dures" ont eu lieu durant lesquelles les travailleurs ont montré qu’ils n’avaient pas peur de mener le combat de manière très déterminée (Cellatex). En général, les travailleurs du privé ont commencé à se libérer du carcan de la peur du chômage, et ont entrepris - timidement - des actions, principalement en défense de l’emploi (Michelin...). On peut attendre que ce phénomène se renforce dans les mois à venir, mais à priori il semble peu probable qu’un mouvement général du privé ait lieu dans l’avenir proche.


3. Partis et crise politique

La situation politique du pays est en contradiction avec ses relatives avancées économiques. Depuis plusieurs années, les acteurs et les institutions de la Ve République se trouvent minés et discrédités par les scandales à répétition, notamment autour de la corruption systématique liée au fonctionnement des partis et à l’attribution de contrats juteux. Les révélations de la cassette Méry (téléguidées ? par qui ? pour quoi ?) ont montré aux politiciens de tous les partis (et non pas aux seuls RPR) l’abîme qui les attend. Pour le moment, se sentant tous menacés d’une implosion politique comme celle qui a touché l’Italie dans les années 90, ces derniers n’ont rien osé faire. Mais il n’est nullement exclu que d’autres révélations - voire des journalistes moins complaisants - ne poussent à un approfondissement de la crise, qui pourrait facilement toucher les grands partis qui ont tous participé à ce qui était, de fait, un racket de la population à travers les grandes sociétés participantes, celles-ci ayant fait supporter à leurs clients les frais engendrés par la corruption.

Cet aspect est totalement imprévisible car il est également possible que, en 2002, Chirac affronte Jospin dans un contexte politique largement semblable à celui d’aujourd’hui. Il manque pour l’instant un des éléments déclencheurs de la crise italienne du début des années 90 : en Italie, le système des commissions occultes était devenu une véritable pompe à fric avec des conséquences importantes sur l’économie et le patronat a souhaité se débarrasser de ce carcan, hérité de la guerre froide. En France, les patrons ont trouvé un modus vivendi avec les partis et ne veulent pas d’un bouleversement à l’italienne.

Il semble probable que la résolution bourgeoise de la crise prolongée de la Vème République viendra du cadre européen. La faiblesse politique de l’Europe au niveau mondial est évidente et risque d’avoir des conséquences à long terme sur les multinationales basées dans l’UE. Les prochaines années vont voir resurgir le débat sur les formes institutionnelles à donner au pôle impérialiste européen et des perspectives sont déjà esquissées : il s’agirait de construire une UE à géométrie variable, où un noyau de pays se pose en "avant-garde" et accélère la marche vers une véritable fusion politique, notamment autour de l’axe Paris-Berlin.

A défaut d’un bouleversement profond qui remette en cause le calendrier (crise institutionnelle, démissions, élection anticipée), la vie politique sera largement dominée par la préparation des élections municipales de 2001 et ensuite par la présidentielle et les législatives de 2002. Cette campagne d’une longueur inouïe, qui s’est déjà ouverte avec le référendum, réduira au minimum les initiatives du gouvernement et du président, et le gouvernement pourra compter sur les directions syndicales pour s’abstenir de toute intervention combative dans le débat politique. Tout cela risque de se faire dans le cadre d’une désaffection profonde, voire d’une méfiance, des masses envers leurs partis traditionnels.

Les partis de la droite sont durement touchés par l’affaiblissement du président qui est devenu une figure bien encombrante. Cela rejaillit directement sur le RPR, qui, englué par la défense pure et simple de la personne du président, apparaît aujourd’hui en panne de stratégie, à l’image de la politique "quantique" de Chirac qui oscille entre démagogie populiste et libéralisme.
Cet affaiblissement du RPR reflète une véritable crise politique de la droite française, de plus en plus divisée en trois courants :
a) les souverainistes, nationalistes ringards et populistes comme Pasqua et Villiers, qui, malgré l’échec de leur parti commun, gardent une certaine emprise sur la base gaulliste traditionnelle
b) les libéraux de choc derrière Madelin
c) les centristes, essentiellement un courant de notables très opportunistes, qui pourraient s’allier aussi bien avec les restes du RPR, qu’avec les libéraux ou même avec le PS.

Dans cette situation, il y aura plusieurs candidats de droite au premier tour de la présidentielle et cette division affaiblira une fois de plus la droite.

Le FN et le MNR semblent aujourd’hui s’éteindre. Il paraît de plus en plus probable que le poids électoral de l’extrême-droite n’atteindra plus le sommet des 15%. Le FN poursuit sa marginalisation et son vieillissement à l’instar de son leader, quant au MNR, il n’a de salut qu’en s’alliant avec l’organisation de De Villiers. Cette perspective n’est probable que dans le cas d’une rupture idéologique d’un des partenaires. Soit De Villiers rompt avec l’électorat catholique intégriste, soit Mégret rompt avec la Nouvelle Droite paganiste.

Pour autant, le danger de solutions racistes et xénophobes ne doit pas être définitivement écarté car la victoire "post-mortem" de l’extrême-droite est d’avoir gagné à son discours une large frange des couches ouvrières et populaires. Pas question pour nous de mettre de côté la nécessaire lutte anti-raciste et anti-fasciste, ni de sous-estimer la capacité de ces courants à survivre et renaître en cas d’une éventuelle crise politique et sociale.


4. Le gouvernement, ses partis et leur évolution

Comme nous l’avons souligné lors de nos derniers congrès, la politique du gouvernement est avant tout une politique pro-patronale, dans la droite ligne de la politique néo-libérale européenne - flexibilité, privatisation, diminution des dépenses étatiques. Mais si cette politique est essentiellement la continuité (voire le renforcement) de celle mise en oeuvre par Juppé (à l’exception des deux dossiers explosifs de la Sécu et des retraites, pour lesquels la reprise économique et les attaques déjà portées ont permis au gouvernement de ne pas aller plus loin), elle est néammoins défendue par des partis se réclamant de la classe ouvrière, qui enrobent leurs positions pro-patronales d’une rhétorique "sociale", comme cela a été le cas avec les deux lois sur les 35 heures.

C’est cette contradiction que les patrons cherchent à exploiter. Ils reconnaissent les pas effectués vers leurs positions par le gouvernement, mais, et c’est bien normal pour un patronat, ils en demandent plus. Ils interprètent, avec raison, cette politique comme un signe de faiblesse de la gauche plurielle, de sa volonté affichée à faire le "sale boulot" pour les possédants. D’où leur hostilité ouvertement idéologique au volet "social" des lois sur les 35 heures, d’où leur tentative de profiter des divergences syndicales en appuyant la "réforme" de l’Unedic et en menaçant le système de collaboration de classe établi après la Deuxième Guerre Mondiale d’une refonte totale. Cette orientation combative est encore plus nécessaire pour la bourgeoisie, vu que ses propres partis politiques sont dans un désarroi total.

De manière différente, le PS et le PCF sont touchés par une certaine déliquescence. Le PS, comme l’a dit Emmanuelli, aura bientôt plus d’élus que de militants. Le PCF, lui, perd des militants chaque jour et se trouve de plus en plus sans âme ni orientation, concurrencé à sa gauche par les centristes, à sa "droite" par un PS écrasant. Mais la disparition immédiate du PCF est peu probable, malgré son incapacité à proposer une ligne politique propre, la baisse continue du nombre de ses militants et le déclin de sa capacité à attirer les travailleurs et les jeunes. Sa seule raison d’être est de continuer à jouer le "satellite de gauche" du PS, complètement subordonné à la politique de celui-ci.

Malgré la nature de la politique gouvernementale, et malgré l’affaiblissement des liens entre classe-syndicats-partis, le sentiment que ce gouvernement est moins pire que la droite demeure parmi les travailleurs, même s’il ne s’exprime réellement que lors des élections et n’est pas partagé par la frange des travailleurs les plus avancés (c-à-d ceux dans la mouvance de l’extrême-gauche). Il faudrait un séisme politique, ou un retournement très brusque de la situation économique, pour que cette "confiance" soit brisée dans la période à venir.

LO et la LCR ont sans doute manqué leur chance historique de supplanter le PCF aux prochaines élections municipales. En partant à la bataille en ordre dispersé, les deux organisations centristes ne réitèreront pas le score des européennes. Les divergences sur la question du nouveau pôle à la gauche du réformisme et surtout sur l’analyse de la période ont scellé le divorce de ces deux courants qui sont aujourd’hui dans des situations très différentes. LO s’est replié sur son pessimisme extrème et n’entend exister qu’en étant à la remorque du PCF dans les luttes. Pour preuve, le seul axe récent de mobilisation de LO a été la participation à la manif du PCF contre l’augmentation du carburant. Son suivisme propagandiste est de plus en plus le signe d’une organisation vieillissante sans avenir. La mondialisation et les luttes anti-globalisation sont purement et simplement ignorées dans son hebdomadaire et vertement descendues en flèche dans sa revue théorique ce qui place cette organisation dans une situation extrèmement délicate vis-à-vis des nouvelles franges militantes de la jeunesse. La LCR, quant à elle, suit un autre cours plus opportuniste. Accueillant en son sein des équipes du PCF et des Verts non satisfaites de la politique de la Gauche Plurielle mais s’ouvrant aussi largement à tout ce qui est nouveau, elle a relégué une grande partie de son héritage "trotskyste" pour paraître comme la gauche de la gauche. Cela s’accompagne d’une croissance significative, par l’absorption de VDT et bientôt d’une partie de la GR. Cette ouverture de la LCR peut nous permettre d’intervenir dans la campagne des municipales pour toucher les militants de la Ligue en rupture.


5. Les travailleurs et leurs organisations

Le rapport entre les partis ouvriers pro-capitalistes, leurs alliés syndicaux et la classe ouvrière explique en grande partie ce que nous avions souligné dans notre dernier document : "Ces vingt dernières années, se sont succédées des périodes de relative paix sociale malgré l’ampleur des attaques et des vagues de grève massive sous les gouvernements de droite (sidérurgie [1979] ; cheminots [1986] ; infirmières [1986] ; Air France [1993] ; CIP [1994] ; Plan Juppé [1995])." C’est cette situation qui continue à dominer la lutte des classes : les luttes sont demeurées fragmentées et partielles, à l’exception des mouvements dans l’Education nationale (voir plus bas). Avec des syndicats bureaucratiques, minoritaires et sans appui dans grand nombre d’entreprises, les travailleurs n’ont pas su créer les moyens nécessaires pour repousser des attaques importantes, que ce soit l’application "flexible" des 35 heures (en particulier à la Poste), les licenciements (Michelin) ou les privatisations (Thomson). Les luttes ont été soient isolées (La Poste), soient fragmentaires (Michelin), soient inexistantes (Thomson).

La grande exception à cette fragmentation dans les luttes ont été les mouvements dans l’Education nationale - à la fois autour des lycées professionnels, mais aussi dans les mouvements de parents d’élèves pour plus de postes. En effet, l’année dernière, nous avions souligné l’importance de l’Education nationale pour la politique gouvernementale, sur le plan des statuts et des dépenses étatiques. Mais nous avions prévu que "les luttes qu’on peut attendre [dans l’Education nationale] souffriront d’un manque de cohésion de la part des syndicats qui tirent tous dans des directions différentes, les intérêts sectoriels primant sur le besoin d’une lutte unifiée et offensive". Nous avons donc sous-estimé la possibilité d’une convergence de ces intérêts sectoriels autour du rejet du personnage du ministre. Mais cette limite fondamentale à l’unité du mouvement explique pourquoi il n’a jamais échappé au contrôle syndical et aurait pu être résolu de manière plus satisfaisante pour le gouvernement, sans doute avec une gestion ministérielle plus habile. Il semble peu probable qu’à 20 mois de l’élection présidentielle le gouvernement risque encore l’aliénation d’une partie importante de sa base électorale (voire militante). Il y aura donc certes des mouvements isolés, en particulier pour la création de postes, mais il ne faut pas attendre un mouvement d’ensemble dans ce secteur dans l’année à venir.

La rentrée de la CGT a été marquée par un profil particulièrement bas. Prenant très au sérieux leur rôle de partenaires du gouvernement, les dirigeants de la CGT se sont bien gardés d'organiser la moindre contestation de la politique gouvernementale. Si un certain mécontentement s'est exprimé à la base, aucune opposition organisée n'a vu le jour. La CGT continuera donc de jouer le frein moteur lors des luttes de cette rentrée.

Le rapprochement entre la CFDT et la CGT a été le principal vecteur de maintien de la paix sociale au profit du gouvernement. L’acceptation et la mise en oeuvre des 35 heures à la sauce patronale par les deux grandes confédérations a été à l’origine de nouvelles désaffections militantes et de reculs importants (en particulier pour la CGT) aux élections professionnelles.

La CFDT ayant réussi à entrainer la CGT sur son terrain réformiste mou, elle a pensé pouvoir pousser plus loin en acceptant le projet Unedic du patronat. La refondation sociale à la sauce Medef ne pouvait cependant être avaliser par la CGT au risque de voir sa base provoquer l’explosion de la confédération.

C’est pourquoi sur cette question cruciale, la CGT a préféré rejoindre FO sur le terrain de la contestation, tout en se gardant bien de mobiliser massivement contre ce projet pour ne pas gêner son partenaire. Des remous agitent actuellement les deux confédérations : grève des cotisations à la CGT et, à la CFDT, fronde quasi-ouverte des dirigeants locaux face à la bureaucratie centrale, constitution d’un collectif d’opposants dans l’Ouest et désaffection de sections syndicales entières rejoignant le Groupe des 10.

Le Groupe des 10, auquel sont rattachés les différents syndicats Sud tirent leur épingle du jeu en accueillant les déçus des deux confédérations et en réussissant à syndiquer les jeunes travailleurs à statut ou précaires. Leur développement doit retenir toute notre attention. L’audience pour un syndicalisme combatif va s’accentuer dans les années à venir, et nous pouvons y peser grâce à notre programme syndical.


6. Les jeunes et les mouvements anti-mondialisation

La jeunesse française a été relativement calme l’année dernière. Les lycéens se sont mobilisés à la rentrée 1999, mais n’ont pas su créer les formes d’organisations revendicatives nécessaires pour empêcher que le mouvement soit court-circuité par la négociation rapide avec le gouvernement et l’ouverture (relative) des vannes financières. L’absence de réelles revendications nationales, plus l’habilité du gouvernement et de ses alliés à la FIDL a très rapidement mis fin au mouvement. De tels mouvements de la jeunesse scolarisée sont à prévoir dans la période à venir, non pas à cause de l’existence d’une situation particulière, mais à cause de la volatilité traditionnelle de ce milieu et de la série de mouvements similaires qui émaille l’histoire récente. Si ce milieu peut aller loin et rapidement (le mouvement anti-CIP n’est que le dernier grand exemple), il est certain que, sans une direction politique consciente, tout finira en queue de poisson, sans que la radicalisation soit transformée en politisation durable.

Comme nous l’avions souligné l’année dernière, deux secteurs quasiment opposés de la jeunesse ne seront probablement pas impliqués dans des mouvements, malgré des revendications réelles. Il s’agit d’une part des étudiants, d’autre part des "jeunes des banlieues". Les étudiants, de plus en plus nombreux, sont victimes d’une course aux diplômes dans un système qui est complètement inadapté, sans les moyens ni le personnel nécessaires. Mais malgré la conscience que la fac est une machine à éliminer, malgré la mise en place de diplômes clairement liés aux besoins patronaux, il n’y a pas de signe d’une riposte d’ensemble. Les mouvements qui ont eu lieu depuis 2 ans ont été archi-sectoriels, rapidement achetés par la promesse de plus de profs ou de salles plus grandes. Les syndicats étudiants, réduits à une peau de chagrin et dont la réputation est minée (à jamais ?) par leur inactivité, leur bureaucratisme et le scandale de la MNEF, n’ont pas perdu leur capacité à nuire en cas de mouvement, mais y seraient complètement parasitaires, jusqu’aux inévitables négociations ministérielles. Leur fusion bureaucratique probable n’enthousiasmera pas les foules, mais par contre permettra une emprise plus efficace sur tout mouvement qui ne se dotera pas de formes d’auto-organisation.

Les "jeunes des banlieues", et en particulier les jeunes de la 2e (voire 3e) génération, ne trouvent pas leur place, ni dans la société bourgeoise (mis à part quelques musiciens ou sportifs), ni dans le monde du travail (discrimination à l’embauche) et encore moins dans les rangs du mouvement ouvrier (combien de dirigeants (même locaux) beurs ou noirs ?). Comme nous l’avions prévu l’année dernière, les explosions régulières de violence ont provoqué la création des "mouvements citoyens" type "Stop la violence" - vite récupérés par le PS et le réseau SOS - mais ceux-ci n’ont pas attiré la masse des jeunes, pour la simple et bonne raison qu’ils n’offraient aucune perspective. Malheureusement, nous pouvons nous attendre à ce que ce gâchis de toute une génération se poursuive dans l’année à venir.

L’événement le plus important depuis l’année dernière a été l’apparition, en France comme en Grande-Bretagne ou aux USA, du mouvement anti-mondialisation. Certains aspects du mouvement hexagonal sont similaires à ceux des pays anglo-saxons, en particulier la participation d’une frange d’anarchiste (p.ex. la caravane anti-capitaliste). Mais les différences entre la France et les autres pays sont encore plus frappantes. Par exemple, la frange anarchiste en France n’est que relativement peu importante par rapport aux forces impliquées. Par contre, ATTAC, qui revendique 25.000 adhérents, n’a pas d’équivalent dans les autres pays. Enracinée dans les diverses mouvances sociales et ex-soixante huitard, ATTAC représente une nouvelle activité pour des milliers de militants qui sont déjà passés par d’autres organisations ou associations, évoluant souvent du centrisme vers le réformisme de gauche. Mais ATTAC a pu attirer aussi des jeunes, en particulier en milieu étudiant. Elle devrait continuer à focaliser une partie importante de ceux qui militent contre le capitalisme mondial, même si les meilleurs d’entre eux seront vites déçus par son manque de combativité et par le réformisme plat de sa vision et de son action.

Une autre différence a été exprimée à Millau, qui a touché bon nombre de jeunes et de travailleurs, organisés ou pas. Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté leur soutien à José Bové, qui reflète la préoccupation réelle de larges couches de la population face aux développements économiques actuels. Pour le moment, les sentiments nationalistes et anti-américains qui pourraient être présents dans de tels mouvements ne sont pas prédominants, mais cela pourrait changer. Qui plus est, l’absence - voire le refus - de structuration (hormis ATTAC) représente une faiblesse majeure d’un "mouvement" qui n’en est pas un. La régularité des actions et des cibles sera déterminante pour l’avenir de cette prise de conscience bien réelle qui, pour le moment, ne dépasse pas les limites du réformisme. Il se peut que, dans l’année, cela retombe comme un soufflé au roquefort, mais il semble plus probable que le mouvement anti-mondialisation grandira, prendra forme à travers meetings, conférences et manifestations, et sera un lieu de confrontation politique au sein duquel les révolutionnaires doivent avoir leur mot à dire.

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