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10 août 2002
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La libération des femmes — 12

Les erreurs du féminisme


Le terme “féminisme” est utilisé pour décrire, à la fois, les idées et la pratique du mouvement moderne pour la libération des femmes (c’est-à-dire des années 60 et 70), et les combattants libéraux pour les droits des femmes de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècle.

Les sympathisants des deux mouvements sont d’accord sur l’idée que la lutte pour les droits des femmes peut être séparée du combat contre d’autres inégalités, d’autres manifestations de l’oppression, et du combat contre l’exploitation. C’est-à-dire qu’il existe, pour eux, une “question des femmes” qui est séparée, qui touche toutes les femmes de façon égale, peu importe leur classe d’origine, et qui peut être résolue par toutes les femmes agissant ensemble, peu importe leur classe d’origine.

Cette idée d’une “question des femmes” à part, séparée de la lutte de classe, caractérise le féminisme. Mais pour les marxistes, les origines, la continuation et les formes précises de l’oppression des femmes sont inséparablement liées entre elles : il ne peut être question d’une question des femmes à part, ni, donc, d’une sphère de combat séparée.

Malgré ses divisions internes produites par des théories et des pratiques diverses, le féminisme, par sa nature même, sépare les questions qui touchent les femmes.

Ceci ne veut pas dire que tous les féministes rejettent les questions qui touchent l’exploitation de classe et l’oppression impérialiste, mais que leurs théories, et d’abord leur programme de libération, ne lient pas ces luttes de façon cohérente.

De cette façon, le féminisme ne peut pas représenter un défi révolutionnaire à l’oppression des femmes. En cherchant à avancer une stratégie pour l’égalité ou la libération des femmes, sans une stratégie pour le pouvoir de la classe ouvrière, le féminisme reste une idéologie utopiste.


Les origines du féminisme

Les révolutions bourgeoises démocratiques ont soulevé parmi des sections de la bourgeoisie libérale et de l’intelligentsia l’espoir d’une véritable égalité, qui impliquait également les droits des femmes et qui a impulsé le développement du mouvement bourgeois des femmes.

Les premiers exemples impressionnants de cette tendance furent les combattants des droits des femmes qui, pendant la Révolution, avec Olympe de Gouges, ont exigé l’égalité politique et juridique pour toutes les femmes. C’est la raison pour laquelle elles furent guillotinées par la dictature jacobine.

Pendant les années 30 et 40 du siècle dernier, cette tradition d’un mouvement radical-démocratique des femmes qui avait été supprimée, s’est alliée avec le mouvement ouvrier naissant, comme, par exemple, dans l’action de Flora Tristan et de ses camarades, sympathisants de Saint-Simon.

A la fin du siècle dernier, le mouvement bourgeois des femmes a eu une influence sur les masses, notamment dans les pays anglophones (la Grande-Bretagne, les USA, l’Australie et la Nouvelle Zélande), autour de la question du droit de vote.

Malgré la volonté et la détermination des “suffragettes”, qui provoquèrent la répression brutale de l’Etat bourgeois, et malgré des acquis partiels et une certaine libéralisation du droit de vote au début du siècle, ce mouvement bourgeois des femmes refusa de s’attaquer, à cause de ses propres limitations bourgeoises démocratiques, aux racines sociales de l’oppression des femmes.

Même si ces mouvements avancèrent une série de revendications historiquement progressistes, il y eut une contradiction entre les intérêts de classe de ces femmes et leurs aspirations à l’égalité entre les sexes, qui ne pourrait pas être pleinement accordée sous le capitalisme.

De simples revendications pour l’égalité des droits — le droit de vote, l’accès à l’éducation et aux professions libérales, le droit au divorce, à la propriété, etc — furent souvent l’objet d’une lutte militante, mais les mouvements dirigés par les bourgeoises ne purent jamais aller au delà du combat pour la réforme. Inévitablement, un tel programme ne toucha pas les véritables racines de l’oppression sociale des femmes, c’est-à-dire le capitalisme.

De cette façon, il ne fut pas un programme pour l’émancipation des femmes. L’objectif affiché — l’amélioration des droits de toutes les femmes — aurait déstabilisé le système capitaliste, système duquel les femmes bourgeoises tirent leurs privilèges, même si ces derniers sont moindres que ceux des hommes de cette classe. Aux moments-charnières de l’Histoire, cette contradiction a conduit le mouvement bourgeois des femmes à la scission.

Par exemple, en Grande-Bretagne, où il y eut un mouvement massif pour le droit de vote des femmes, au moment où éclata la Première Guerre Mondiale, une poignée de femmes, dont Sylvia Pankhurst, fut gagnée à la cause de la classe ouvrière, pendant que d’autres, dont Emily et Christabel Pankhurst, montrèrent que leurs intérêts de classe prévalaient, et passèrent à la défense de la patrie, laissant tomber leurs revendications féministes pour la durée de la guerre impérialiste.

Elles étaient prêtes à sacrifier le droit de vote pour toutes les femmes, pour quelques miettes des capitalistes, qui accordèrent des droits politiques aux femmes bourgeoises et petite-bourgeoises, basés sur la possession de la propriété.


Les dangers de la collaboration des classes

Ainsi dans des situations historiques décisives, le mouvement bourgeois des femmes scissionna, ou comme ce fut le cas en Allemagne, il passa tout entier à la défense de la patrie. Pire encore, ce fut une caractéristique du mouvement bourgeois des femmes qu’il constitua une forme féministe de la collaboration des classes.

Cette collaboration fut utilisée par les dirigeantes du mouvement du suffrage pour appuyer le droit de vote des seules femmes bourgeoises, et non des femmes de toutes les classes. Elles opposèrent au paternalisme des employeurs individuels un programme féministe de réforme sociale et de “parrainage” des femmes des classes “pauvres et non-éduquées”.

Avec l’obtention du droit de vote et de l’égalité, des droits dans d’autres domaines pour les femmes dans la plupart des pays impérialistes, le mouvement bourgeois des femmes disparut quasiment de la scène politique. Plus tard, en Allemagne les éléments les plus droitiers se sont ralliés au nazisme.

Pour la classe ouvrière, le danger du féminisme bourgeois venait de sa tentative d’incorporer toutes les femmes dans son combat pour l’égalité des droits. Pendant la lutte pour le droit de vote, cela voulait dire que les femmes de la classe ouvrière furent utilisées comme un appui à la campagne pour le droit de vote des femmes qui possédaient la propriété.

Le lien entre les femmes de la classe ouvrière et le mouvement bourgeois des femmes fut une forme de la collaboration de classes, qui mina l’indépendance des femmes travailleuses dans le combat pour leurs propres droits. Les mouvements socialistes des femmes s’opposèrent de façon nette aux tentatives des femmes bourgeoises d’utiliser leurs “soeurs” prolétariennes pour appuyer leurs propres objectifs.

En plus des dangers de la collaboration de classe, dans certains cas les revendications des féministes bourgeoises furent utilisées pour attaquer la classe ouvrière. En particulier, aux USA les féministes bourgeois demandèrent le droit de vote pour les femmes blanches, disant que les hommes noirs ne devraient pas détenir un droit refusé aux filles de la bourgeoisie. Leur racisme et le soutien accordé par plusieurs dirigeantes du mouvement à la continuation de l’esclavage, firent d’elles des ennemis de la classe ouvrière.


Le féminisme moderne

Le deuxième souffle du féminisme a eu lieu à la fin des années 60, quand le Mouvement pour la Libération des Femmes (MLF) fut fondé aux Etats-Unis et en Europe de l’Ouest, mouvement qui continua pendant les années 70. Ces mouvements ont pour origine les changements énormes qui se sont produits depuis la Deuxième Guerre Mondiale dans la condition matérielle des femmes.

L’extension de l’éducation et l’ouverture croissante de l’emploi aux femmes pendant le long boom d’après-guerre ont fait que bon nombre de femmes entrèrent à l’Université, dans les professions libérales et dans les emplois dits de “col blanc”.

A côté de cette multiplication des opportunités, l’amélioration des méthodes de contraception et la légalisation de l’avortement ont soulevé l’espoir de l’égalité des droits parmi ces femmes. La discrimination flagrante contre les femmes en matière d’éducation et d’emploi, et l’isolement social dont elles souffraient quand elles quittaient leur emploi pour s’occuper des enfants, furent des facteurs qui les encouragèrent à lutter contre leur oppression.

Le militantisme de la classe ouvrière, en particulier, et la radicalisation des étudiants et de la jeunesse à travers les mouvements pour les “droits civils” et contre la guerre de Vietnam aux Etats-Unis, et autour de la solidarité avec le Vietnam en Europe occidentale, ont encouragé la mobilisation des femmes, en particulier après mai 1968.

Les femmes travailleuses ont combattu pour l’égalité des salaires et l’amélioration des conditions du travail, les droits syndicaux et les droits à l’avortement et à la contraception. Les femmes dans les mouvements radicaux et dans les organisations de la “vieille” et de la “nouvelle” gauche se sont d’abord révoltées face au sexisme de leurs “camarades” hommes, et ont, par la suite, soulevé leurs propres revendications d’égalité et de libération.

Le MLF qui s’est développé pendant cette période était politiquement petit-bourgeois, à la différence de la première phase du féminisme. Ce caractère venait de son enracinement massif parmi les intellectuelles, les couches les plus qualifiés du prolétariat et les étudiants.

La composition de ce nouveau mouvement des femmes était le reflet fragmenté des traditions politiques et des forces contemporaines du mouvement ouvrier des différents pays. De la même façon, l’intensité des combats de classe a influencé le sens et le contenu de leur intervention.


Le féminisme aux Etats-Unis

Aux USA, où le MLF s’est d’abord développé, il y avait un fort élément bourgeois, autour de la National Organisation of Women, qui était similaire dans sa composition, dans ses objectifs et dans ses méthodes aux premiers féministes bourgeois. En Europe occidentale, là où le mouvement ouvrier était bien organisé, des secteurs importants du MLF se sont identifiés avec la classe ouvrière.

Pour ce nouveau MLF, les influences les plus importantes étaient les féministes radicales des Etats-Unis, comme par exemple le New York Red Stockings. Ces groupes américains ou européens étaient radicaux et militants, et ont eu une influence importante sur les médias et le mouvement ouvrier, qui avait pendant si longtemps négligé la question de l’oppression des femmes.

Il ne fait aucun doute que, combiné à la pression venue des femmes travailleuses pour l’égalité des salaires, le développement de crèches etc, ce mouvement a joué un rôle important en soulevant la question de la libération des femmes.

Face au sexisme dominant du mouvement ouvrier, l’organisation et la mobilisation des femmes représentait un pas en avant, même limité.

Mais basés comme ils l’étaient sur une idéologie fausse, le féminisme, ces groupes étaient incapables de conduire à des changements fondamentaux dans la position des femmes dans la société.

La capacité des patrons d’accorder aux femmes des réformes limitées était liée à la santé de l’économie; la fin du long boom d’après-guerre et le début de la récession ont conduit les secteurs les plus progressistes du mouvement pour la libération des femmes à comprendre qu’elles étaient en train de combattre, non simplement les préjugés, mais la nature de la société capitaliste.

Les tentatives visant à développer une théorie et un programme pour répondre à de telles questions fondamentales ont conduit à des ruptures et à des scissions importantes au sein du mouvement.


Les origines du féminisme moderne

Le féminisme des années 80 tira ses origines de ces premières scissions, d’abord du féminisme radical et socialiste, mais, peu à peu, c’est un courant féminisme progressiste qui a émergé.

Le féminisme socialiste s’est développé en tant que courant spécifique, au sein des mouvements occidentaux des femmes, pendant les années 70, en réponse au féminisme radical. Aux Etats-Unis cette tendance fut faible, à cause de la faiblesse du mouvement ouvrier dans ce pays, mais en Grande-Bretagne, en France, en Italie et en Hollande, elle fut plus importante.

Beaucoup de femmes du MLF avaient été influencées par la montée de l’activité des femmes travailleuses des années 60 et 70, ou avaient participé à ce mouvement. Ce fut spécialement le cas en Grande-Bretagne, où les femmes des organisations de gauche avaient participé au MLF, soit en tant qu’individus, soit comme tendances organisées.

Elles ont dû faire face à l’opposition des féministes radicales à toute orientation vers le mouvement ouvrier, que ces dernières ont défini comme “dominé par les hommes”. Elles étaient incapables de répondre à l’accusation des féministes radicales selon laquelle le marxisme ne pouvait pas expliquer l’oppression des femmes, et les organisations actuelles de gauche, qu’elles soient sociales-démocrates, staliniennes ou centristes, n’avaient pas une histoire glorieuse en ce qui concernait la question des femmes.

En fait, cette situation au sein de la gauche n’avait rien d’étonnant. La position communiste révolutionnaire sur la question des femmes et l’action auprès des femmes fut d’abord élaborée dans les classiques du marxisme du XIXe siècle et dans l’oeuvre de l’Internationale communiste révolutionnaire jusqu’en 1923.

Mais la montée du stalinisme et la domination du mouvement ouvrier par le stalinisme et la social-démocratie à partir de la fin des années 20 ont fait que cette tradition a été enterrée.


La faillite du “trotskysme” centriste

Après la guerre, les organisations se réclamant du trotskysme n’ont pas réussi à reprendre la compréhension théorique de la question des femmes, ni le programme pour sa résolution. Elles furent encore moins capables de les redéfinir ou de les développer face à la nouvelle situation d’après-guerre.

La tradition du Comité International de la Quatrième Internationale, et la tradition de Cliff en Grande-Bretagne, n’avaient qu’une réponse économiste aux problèmes soulevés par la montée du MLF. Les MLF, une fois caractérisés comme “petit-bourgeois”, furent écartés de toute considération par ces tendances.

(Il faut dire en passant que, même si cette caractérisation de classe était correcte, elle était loin d’être le dernier mot sur la question, et que d’ailleurs, ces mêmes organisations “trotskystes” passaient leur temps à appuyer d’autres organisations petites-bourgeoises, surtout des organisations nationalistes.)

C’est dans ce climat que le féminisme socialiste a vu le jour. Par la suite, certaines sections de la gauche centriste, et d’abord le Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (SUQI) qui pensait encore être en face d’une nouvelle “avant-garde”, ont consciemment adapté leur politique au mouvement socialiste féministe.

Les féministes socialistes ont développé une gamme de positions théoriques qui tentent de combiner une compréhension marxiste de l’Histoire et des classes à ce qu’elles conçoivent comme une compréhension féministe de l’oppression des femmes.

Ces théories ont fait faillite pour plusieurs raisons. D’abord, elles sont toutes d’accord que l’économie politique de Marx est “aveugle au sexe” et ne peut pas expliquer les rapports économiques entretenus par les femmes avec la production et la reproduction.

Le fait que Marx n’ait jamais explicitement exploré ce rapport dans ses écrits ne veut pas dire que ses catégories et sa méthode soient inutiles pour examiner la question. Le matérialisme historique de Marx nous fournit, comme il l’avait fait pour Engels, les outils pour établir une compréhension de l’oppression des femmes dans le contexte de la lutte de classe, l’expliquant par le biais des rapports sociaux au sein desquels les femmes sont opprimées par leur rapport au mode de production.


Les erreurs des “féministes socialistes”

Les théories des féministes socialistes ont tenté de greffer sur la théorie de Marx d’autres catégories qui traitent des “modes de reproduction”, qui sont conçus comme relativement indépendant du mode de production.

Ces théories varient énormément en ce qui concerne leur degré de sophistication et leur compréhension de l’oeuvre de Marx. Mais elles mènent toutes à la conclusion que la dynamique de l’oppression des femmes est indépendante, qu’elle va au-delà des antagonismes de classe fondamentaux décrits par Marx.

Cette conclusion est fausse. Elle conduit les féministes socialistes à une justification théorique de leur pratique, qui place la “question des femmes” dans un domaine indépendant des classes.

Une deuxième faiblesse, liée à la première, est que la majorité des féministes socialistes partagent avec le féminisme radical la notion du patriarcat — des structures et des idées, indépendantes d’une société de classe donnée, qui reproduisent la domination des hommes — comme quelque chose de différent des rapports de la classe dominante et de son Etat.

Au centre de cette conception se trouve l’idée que la famille est l’unité sociale au sein de laquelle les femmes sont directement opprimées par leurs pères, leurs maris ou d’autres parents masculins, ce qui implique que les hommes jouissent d’une supériorité de classe sur les femmes.

Ceci est faux. Comme le féminisme radical, cette théorie aboutit à l’idée que les hommes, peu importe leur classe, sont l’ennemi.

Nous disons que la famille constitue un rapport social qui est nécessaire pour le capitalisme et que seuls les capitalistes profitent du maintien de la famille. C’est pour cette raison que nous rejetons l’idée que le “patriarcat” existe en tant que rapport social au sein de chaque famille individuelle et qu’elle se trouve à la racine de l’oppression des femmes. Nous ne rejetons pas pour autant complètement la notion de patriarcat.

La structure familiale, avec son chef homme qui domine les femmes et les enfants, est patriarcale et donne aux hommes un certain prestige dans la famille et dans la société. Dans les sociétés de classe antérieures, cette structure familiale était basée sur un rapport économique réel à travers lequel les chefs de famille contrôlaient le produit du travail des femmes et des enfants.

Pour la masse des travailleurs serfs ou paysans, ce contrôle n’offrait pas beaucoup d’avantages aux hommes, parce que tout surplus produit était approprié par les seigneurs et les propriétaires terriens. Mais au sein de la famille, cette situation offrait aux hommes le pouvoir de contrôler le travail de leurs femmes et enfants, et, de ce fait, une domination sociale.

Plusieurs théories des féministes socialistes ne parviennent pas à expliquer le rôle de la famille ouvrière sous le capitalisme, parce qu’elles n’acceptent pas que le rôle de cette famille ait changé sous l’effet des changements du mode de production.

Pour elles, le patriarcat dans la famille est a-historique, parce qu’elles regardent cela comme une structure oppressive constante qui existe parallèlement au développement historique de la société de classe. De cette façon, elles ignorent les changements dans la fonction sociale de la famille et de la domination masculine au sein de la classe ouvrière.

Ainsi, le féminisme socialiste ne représente pas une rupture qualitative avec les erreurs du féminisme radical, et reste ainsi lié à un programme utopique et, au bout du compte, réformiste.

Parce que le féminisme socialiste partage avec le féminisme radical l’idée que la question de l’oppression des femmes possède une dynamique séparée, il partage aussi ses revendications. En général, les féministes socialistes ont été plus actives autour des questions qui touchent la violence masculine, la sexualité et la fécondité.

Dans le mouvement ouvrier, elles ont soulevé la question du sexisme, des programmes d’action pour les femmes dans les syndicats et dans les entreprises, et des campagnes pour que les hommes participent plus au travail domestique et aux soins des enfants.

Toutes ces questions doivent aussi faire l’objet de l’intervention des révolutionnaires, mais les féministes socialistes évitent le problème fondamental pour les femmes : le capitalisme. De plus, elles rejettent l’idée selon laquelle les femmes travailleuses doivent se trouver à l’avant-garde du combat pour la libération des femmes, préférant à cela des alliances avec des féministes radicales et des alliées petites-bourgeoises ou bourgeoises au sein d’un mouvement inter-classiste des femmes.

Certaines féministes socialistes ont soutenu que les travailleurs masculins ne constituent pas un allié naturel des femmes travailleuses, mais forment plutôt un groupe qui opprime les femmes, qui pourtant constitue une partie majeure de la seule classe qui peut créer les bases économiques de la libération des femmes, c’est-à-dire le socialisme.

Elles prétendent, donc, que les travailleurs masculins constituent un allié temporaire lors de certaines luttes, mais que, finalement, ils formeront une force contre laquelle les femmes seraient obligées de s’organiser.

Le SUQI est à l’avant-garde de ce combat pour amener le féminisme au sein du mouvement socialiste, au lieu de combattre pour la politique révolutionnaire dans le mouvement des femmes. Pendant les années 70, le SUQI prétendait que les femmes étaient un allié naturel de la classe ouvrière. Par là, il voulait dire toutes les femmes.

Ceci est une position fausse et dangereuse qui refuse de poser clairement la question des intérêts de classe différents qui existent entre les femmes bourgeoises et les femmes prolétariennes.

Pour les femmes travailleuses, ce sont les hommes travailleurs, et non pas leurs “soeurs” bourgeoises ennemies, qui sont des “alliés naturels” : ils partagent le même intérêt objectif et peuvent le comprendre de façon consciente pendant les luttes.


Le féminisme dans les pays dominés par l’impérialisme

De la même façon que la révolution bourgeoise et le développement du capitalisme industriel ont poussé les femmes occidentales à lutter pour leur émancipation, les conséquences de l’exploitation impérialiste en Asie, en Afrique et en Amérique latine, et la croissance des mouvements nationalistes dans ces continents, ont conduit les femmes de ces pays à combattre la réaction, l’obscurantisme et l’oppression sociale.

La modernisation — l’industrialisation et la transformation des infrastructures et de l’agriculture — est devenue une question centrale dans les programmes des divers mouvements nationalistes et de plusieurs bourgeoisies nationales dans les pays semi-coloniaux. Un élément fondamental de ces programmes bourgeois nationalistes était l’extension de l’éducation et des droits démocratiques bourgeois, y compris pour les femmes.

Si les nouvelles classes dirigeantes dans les pays semi-coloniaux voulaient assurer l’éducation de leurs descendantes, elles avaient besoin de femmes éduquées et des familles basées sur la monogamie occidentale. Il en était ainsi que les traditions religieuses et culturelles pouvaient freiner le progrès dans les campagnes, empêchant le développement de la main d’oeuvre féminine, nécessaire pour les industries nouvelles.

De la Corée à l’Afrique du Sud, en passant par l’Egypte, des organisations progressistes de femmes sont développées comme partie intégrante des mouvements nationalistes modernes. Certains gouvernements nationalistes, comme celui d’Ataturk en Turquie, ou celui de Sun Yat-Sen en Chine, ont organisé des campagnes contre l’oppression terrible des femmes de l’Empire ottoman ou de la Chine.

D’une certaine façon, donc, les premiers mouvements féministes dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux ont reçu plus de soutien des secteurs de la bourgeoise nationaliste que n’ont connu leurs soeurs occidentales de la part des impérialistes.

Mais ce soutien était bien limité. D’abord, dans certains pays, à certains moments, le nationalisme a été marqué par des positions profondément réactionnaires sur la question des femmes (un exemple récent est celui de l’intégrisme islamiste en Iran et ailleurs au Moyen Orient, mais pendant les années 20 les nationalistes furent aussi capables d’attaquer les droits des femmes, comme tout acquis arracher par les masses lors de la lutte anti-impérialiste.)

Deuxièmement, pour les nouvelles classes dirigeantes des pays semi-coloniaux, l’émancipation limitée et l’établissement de la monogamie occidentale étaient largement suffisants.

Des femmes libres et indépendantes représenteraient une menace pour l’ordre établi dominé par ces nouvelles classes dirigeantes, et pour l’institution de la famille. Dans ces cas-là, le mouvement féministe ou bien a disparu après l’indépendance, ou bien a pu se maintenir difficilement, dans l’attente d’une nouvelle génération de femmes, capables de lutter sur les questions n’ayant pas encore reçu de solutions.


Féminisme et mouvement ouvrier

Vers la fin des années 70 et jusqu’à la fin des années 80, le féminisme a dû s’impliquer dans des luttes de plus en plus défensives. A la suite des défaites subies par le mouvement ouvrier en Europe occidentale et aux Etats-Unis, les féministes ont progressivement délaissé des stratégies pseudo-révolutionnaires (qu’elles se disent socialistes ou radicales...) pour adopter des stratégies réformistes.

Pour les féministes-radicales, les campagnes contre la pornographie sont devenues cruciales. Ces campagnes se sont souvent embourbées dans de longs procès interminables. Chez les féministes-socialistes, il y eut un tournant en faveur des partis sociaux-démocrates et même, aux Etats-Unis, vers le Parti démocrate ouvertement bourgeois.

Des unités femmes se sont créées à tous les niveaux de l’appareil gouvernemental social-démocrate, des municipalités au pouvoir central. Des dirigeantes des MLF se sont fait connaître comme militantes de premier plan au sein des partis réformistes.

Les discours en faveur de la libération des femmes furent oubliés par beaucoup de militantes, qui mirent leurs diplômes universitaires au service de départements d’“études féministes”, de groupes de travail étudiant au sein des ministères l’égalité des droits, ou de maisons d’édition féminines.

La création de tels domaines pour les anciennes dirigeantes des MLF reflète une réalité : l’Etat a dû s’occuper comme jamais de la question des droits des femmes. Dans les principaux pays impérialistes (et même chez certains impérialismes moins forts), de nombreux ministères (dont l’éducation nationale), ainsi que les principaux partis bourgeois, ont dû s’occuper ouvertement de l’amélioration des chances pour les femmes.

Cette évolution est sans aucun doute due en partie à l’activité de groupes de pression des MLF et des syndicats, mais il serait erroné d’en donner tout le mérite au mouvement féministe. En fait, ces développements reflètent l’évolution du poids du travail féminin dans la société.

L’entrée de plus en plus massive des femmes dans le monde du travail, et un meilleur contrôle sur leur propre fertilité, permettent aux femmes de jouer un rôle plus important à tous les niveaux, tout en continuant à exercer leur travail au sein de la famille. La création de services publics de santé, d’assistance sociale etc, a permis à davantage de femmes de travailler, et leur a offert davantage de chances de participer à l’éducation, à la vie politique et sociale.

Alors que les MLF ont sans aucun doute influencé la manière dont les femmes ont été intégrées à la fonction publique et à la vie politique, cette tendance est survenue même là où il n’y avait que peu ou pas de mouvement féministe organisé pendant les années 70 et 80.

Par exemple, en Suède il n’y avait qu’un petit MLF, même si des groupes féministes réformistes s’étaient maintenus depuis la “première vague” du féminisme. Mais c’est en Suède que les femmes ont été le plus impliquées dans la vie publique : en 1984 28% des députés suédois étaient des femmes, contre 3,5% en Grande Bretagne, 5,9% en France et 7,9% en Italie, des pays où existaient un MLF beaucoup plus grand que celui de Suède.

L’implication grandissante des femmes dans l’appareil d’Etat et ailleurs a conduit beaucoup de féministes — en particulier du camp féministe socialiste — à la politique proprement dite, loin de leur vie “alternative” basée sur la prise de conscience féministe, typique des années 70. Ceci a aussi eu pour conséquence d’augmenter le nombre de postes pour les femmes dans la bureaucratie syndicale, ce qui a attiré bon nombre de féministes socialistes.

De même, des femmes sont devenues des hauts fonctionnaires dans les municipalités. Dans ces postes, les limitations chroniques des féministes et leurs stratégies utopiques sont apparues encore plus cruellement : autant de commissions de femmes, de programmes d’accès égal ou de cours d’études sur les femmes n’ont pu modifier de manière significative la position des femmes travailleuses.

Les agences d’Etat telles que les centres d’entraide pour les victimes de viol ou de violence domestique ont offertes un répit temporaire à certaines femmes victimes de brutalités extrêmes, mais tout l’argent accordé à ces domaines projets ne changera jamais le problème de fond.

Même si les féministes sont entrées dans l’administration, elles peuvent, au mieux, aider à réduire les pires exemples de l’oppression féminine, mais quand la crise capitaliste s’amplifie, même ces maigres acquis sont menacés. Au pire, et plus communément, les féministes qui occupent des positions gouvernementales deviennent les avocats des politiques bourgeoises, bien qu’avec une façade “pro-femme”.

Par exemple, une politique salariale féministe (prendre aux travailleurs hommes pour mieux payer les femmes), ou une “solution” féministe au chômage qui explique que les hommes doivent être licenciés d’abord, révèlent le problème fondamental qu’on rencontre avec toutes les variétés de féminisme : le programme de ce dernier ne remet pas en question l’existence du capitalisme, il est incapable de mettre en avant une stratégie pour l’unité de la classe ouvrière devant l’offensive patronale. De cette façon, il finit par devenir un camouflage “progressiste” pour la politique bourgeoise.

La période actuelle de crise capitaliste rend brûlante la tâche de la construction d’un parti révolutionnaire, capable de diriger la classe ouvrière, les hommes et les femmes, vers la prise du pouvoir. Parvenir à convaincre les femmes de rompre avec les idées fausses du féminisme fait partie intégrante de la construction de ce parti.  



Le féminisme radical


Le féminisme radical a émergé comme une force cohérente et influente alors que le MLF commençait à se heurter aux limites de son propre programme et de sa propre organisation.

Il est basé sur des tentatives de définition théorique des femmes comme étant une caste ou une classe opprimée et exploitée de façon distincte, et qui devrait donc s’organiser en opposition à l’ennemi de classe — les hommes.

Cette approche est consciemment anti-marxiste et identifie les travailleurs comme des ennemis et les femmes bourgeoises comme des alliées dans le combat pour la libération des femmes.

Il existe diverses versions théoriques du féminisme radical, mais elles sont unies par le concept du patriarcat compris comme le système fondamental de l’oppression, plus fondamental que les rapports de classe.

Selon le féminisme radical, le pouvoir des hommes se trouve à la racine de l’oppression des femmes. Ce pouvoir s’exerce contre les femmes à travers l’Etat, la famille et les relations individuelles entre les hommes et les femmes.

La violence des hommes contre les femmes est la méthode par laquelle les hommes subordonnent les femmes et devient ainsi une question centrale, qui conduit ces groupes à se concentrer sur des campagnes contre le viol et la violence masculine.

Pendant les années 80, cette tendance a été étendue de la violence des hommes en tant qu’individus au militaire. Les armes nucléaires étaient perçues par les féministes radicales comme l’exemple le plus extrême du pouvoir des hommes, et elles ont organisé contre celles-ci des campagnes et des camps pour la paix.

Le féminisme radical est d’abord une idéologie petite-bourgeoise, qui, sur certaines questions, à des positions réactionnaires. Par exemple, il soutient que les hommes sont l’ennemi, et il s’oppose à l’unité de la classe ouvrière face au patronat.

Cette position conduisit à l’exclusion des hommes des rassemblements du MLF, et, dans certains groupes, à l’exclusion des femmes hétérosexuelles, qui étaient perçues comme des collaborateurs.

Dans d’autres groupes, les garçons furent exclus des crèches! Par sa concentration sur le pouvoir masculin, la violence et la sexualité, cette idéologie conduisit bon nombre de féministes radicales à s’allier avec des groupes de pression droitiers lors des campagnes contre la pornographie, les sex-shops et les cinémas diffusant des films pornographiques.

Ils sont devenus partie intégrante d’un regroupement répressif qui encourage l’Etat à interdire des films et des livres, et à harceler ceux qui n’ont pas une sexualité “acceptable”.

Bien entendu, dès que cette vague répressive fut déclenchée, ce furent des publications lesbiennes et homosexuelles qui furent les premières dans le collimateur de la législation anti-pornographie aux Etats-Unis et en Grande Bretagne.

Finalement, certaines féministes radicales soutiennent que les femmes devraient toucher un salaire pour le travail domestique, parce que, pour eux, la famille est le lieu où les hommes exploitent les femmes.

Cette revendication arriérée ne conduit pas à l’indépendance économique des femmes par leur participation au travail social, mais au renforcement de l’idéologie capitaliste qui nous enseigne que le foyer est une sphère particulière aux femmes. 



Féminisme et anti-impérialisme

Pour une grande part, le féminisme bourgeois dans les colonies et les semi-colonies est le reflet du féminisme occidental en ce qu’il ne fait pas grand cas des besoins des femmes ouvrières, des femmes pauvres des villes ou des paysannes.

Là où les intérêts de ces femmes ont reçu un écho dans le cadre d’un programme bourgeois réformateur, ils ont été mis au second rang et ont perdu leur indépendance de classe.

Au début des années 20, l’Internationale Communiste, à travers la création de l’Internationale des femmes, a fait un énorme effort pour doter les organisations de femmes progressistes d’Orient d’une direction ouvrière et communiste.

L’Internationale a également tenté d’organiser les femmes ouvrières et paysannes indépendamment de la bourgeoisie. Cependant, la dégénérescence du Comintern, entamée au milieu des années 20, a mis fin à ces efforts et ces acquis ont été en grande partie perdus.

Néanmoins, les intérêts spécifiques des femmes ouvrières et paysannes et leur compréhension du rôle joué par la domination impérialiste dans leur oppression ont conduit un grand nombre de ces femmes à participer aux mouvements anti-impérialistes qui se sont développés pendant et après la deuxième guerre mondiale, y compris à la lutte armée, comme par exemple en Chine, au Vietnam et au Zimbabwe.

Dans le même temps ces femmes réagissaient en rejetant leur rôle traditionnel de subalterne et en cherchant à conserver, voire étendre, leur indépendance alors que le capital déracinait la famille paysanne et plaçait sur leurs épaules un fardeau grandissant.

La diffusion d’idées socialistes et marxistes au sein de ces mouvements anti-impérialistes renforçait la lutte pour l’égalité et l’organisation des femmes.

Cependant, l’hégémonie exercée par les staliniens et les nationalistes petits-bourgeois a mis ces mouvements au service d’une nouvelle bureaucratie dirigeante ou de nouveaux gouvernements bourgeois, tel celui du Zimbabwe.

Aujourd’hui, il existe dans chaque pays du monde des organisations de femmes de type culturel, politique ou d’assistance sociale. Dans les pays dominés par l’impérialisme, les femmes jouent un rôle vital dans la vie quotidienne et à la direction de la classe ouvrière dans les barrios, les bidonvilles et sur les lieux de travail.

Ces femmes ont souvent de la suspicion à l’égard du féminisme occidental. Elles ont du mal à s’identifier aux préoccupations du type “mode de vie” des féministes occidentales qui semblent à des années-lumières des luttes quotidiennes pour l’existence auxquelles sont confrontées les femmes du monde entier.

Mais cela ne signifie pas que le féminisme n’existe pas dans ces pays et n’exerce pas d’influence. Les femmes ouvrières et paysannes luttent aussi bien contre la misère et l’exploitation que contre le machisme, le rapt de terres possédées par des femmes et contre la violence sexuelle.

Là où le féminisme, avec sa théorie d’une lutte séparée ou parallèle contre le patriarcat et avec sa stratégie de construction d’un mouvement de femmes interclassiste peut sembler fournir une réponse aux problèmes de la masse des femmes, il ne cessera de croître que lorsqu’une direction communiste sera capable de le remplacer.    


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