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10 août 2002
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La libération des femmes — 13

La politique révolutionnaire et les femmes


Il existe une tradition d’organisation des femmes qui n’a pas pour origine le mouvement féministe. Depuis plus d’un siècle, des centaines de milliers de travailleuses se sont organisées au cours des combats de classe, et le mouvement socialiste a joué un rôle central dans les exemples les plus importants d’une telle organisation qui a eu lieu indépendamment et généralement en opposition au mouvement féministe.


La tradition de la Deuxième Internationale

Avant la deuxième guerre mondiale, la Deuxième Internationale, et son parti-phare le SPD allemand, organisa les femmes travailleuses dans un mouvement des femmes explicitement socialiste.

Ce mouvement fut dirigé par Clara Zetkin, qui joua un rôle fondamental à la fois dans le mouvement des femmes allemandes et au sein de l’organisation féminine de l’Internationale Socialiste. Initialement, à cause des lois répressives en vigueur en Allemagne à la fin du dix-neuvième siècle, les femmes ne pouvaient pas être militantes du SPD. Cette situation conduisit Zetkin à organiser un réseau des femmes à travers une structure semi-clandestine, parallèle à celle du SPD.

Cette séparation forcée empêcha les femmes de jouer un rôle entier et actif dans le parti, mais en même temps elle leur permit de combattre pour leurs propres revendications, et de s’organiser de façon à permettre à de nouvelles femmes de participer à la politique.

Une fois que les lois répressives furent libéralisées en Allemagne, et que les femmes furent autorisées à militer, il n’y avait plus de raison pour qu’une organisation de femmes se maintienne comme substitut à l’appartenance aux femmes socialistes.

Mais Zetkin gagna son combat pour maintenir et étendre le mouvement des femmes : avec d’autres dirigeants et dirigeantes du parti, elle avait compris l’importance des formes spéciales d’organisation et de propagande, dirigées vers les femmes.

Ceci ne veut pas dire que Zetkin créa une organisation des femmes socialistes séparée du parti sur les plans politique et organisationnel.

Elle combattait plutôt pour une organisation spéciale conduite par des membres du parti afin de sortir les femmes de leur état arriéré, de leur passivité et du bas niveau de culture qui leur avait été imposé par leur longue oppression, et dans lequel elles ont été maintenues par l’exploitation capitaliste.

Zetkin apprit aussi dans la lutte qu’il n’y avait pas que les femmes qui étaient “arriérées”. Le mouvement des femmes et ses principales dirigeantes se réclamaient de la gauche révolutionnaire du SPD, et quand le parti tomba sous la domination des bureaucrates politiques et syndicaux avant la première guerre mondiale, la direction, de plus en plus réformiste, chercha à maîtriser le mouvement des femmes et à diluer sa politique en le transformant en organisation sociale de masse pour les femmes des militants, affaiblissant ainsi son caractère politique et son orientation vers les luttes des femmes travailleuses.

Zetkin et les autres militantes autour du journal Die Gleicheit (l’Egalité) continuaient leur combat révolutionnaire contre l’aile droitière au sein du mouvement ouvrier, et son indifférence à l’émancipation totale des femmes.

Cela ne voulait pas dire que Zetkin était en faveur d’organisations socialistes séparées pour les femmes. Elle soutint toujours que les militantes devaient être des membres à part entière des partis ouvriers, d’abord des partis socialistes et puis, plus tard, des partis communistes.

L’oppression spéciale et l’exploitation dont souffraient les femmes, l’arriération et l’analphabétisme de beaucoup de femmes travailleuses, et la discrimination, voire le dédain dont leurs revendications faisaient l’objet, même au SPD, rendirent nécessaires la création de formes spéciales d’organisation (presse, réunions, organisations), comme celles développées par Zetkin.

Sur des questions importantes, telles le droit de vote en Allemagne et en Autriche, l’aile droite de la sociale-démocratie était prête à sacrifier les revendications des femmes en échange d’un compromis avec le pouvoir.

Ceci révéla à la fois la croissance du réformisme bureaucratique, le manque d’analyse de l’oppression des femmes et l’absence d’un programme révolutionnaire pour les femmes. Même si Clara Zetkin n’était pas entièrement libérée de telles faiblesses, ce fut elle qui lutta contre la proposition d’abandonner la revendication du droit de vote pour les femmes.

La tradition allemande du mouvement socialiste des femmes, ardemment opposée aux féministes bourgeoises, nous apporte des leçons importantes. Dans d’autres pays, les tentatives visant à construire de tels mouvements rencontrèrent moins de succès mais furent toujours importantes, comme les efforts conjoints des femmes bolcheviques (dont Alexandra Kollontai) et mencheviques entre 1905-1907 pour construire un mouvement des femmes travailleuses en Russie.

Ces tentatives furent encouragées par le Bureau International des Femmes. Ce bureau, dirigé par des sociaux-démocrates de gauche comme Zetkin, joua un rôle important lors de l’éclatement de la Première Guerre Mondiale, en cherchant à rassembler une opposition internationale pour lutter contre la trahison chauvine des dirigeants de la Deuxième Internationale.


De la Troisième à la Quatrième Internationale

Après la trahison de la classe ouvrière par la Deuxième Internationale en 1914, la lutte pour la fondation de ce qui allait devenir l’Internationale Communiste débuta. La défense de la position révolutionnaire sur la question des femmes fut aussi importante que les autres questions soulevées par les Bolcheviks et par l’aile gauche de la sociale-démocratie.

La révolution russe de 1917 vit de grandes mobilisations de femmes. La révolution de février commença par des grèves et des manifestations de travailleuses à Petrograd, pour marquer la journée internationale des femmes.

Pendant cette période, les bolcheviks effectuèrent un bon travail parmi les femmes, mais ce ne fut qu’entre les deux révolutions, entre février et octobre, qu’ils tentèrent vraiment de construire un mouvement de masse des femmes travailleuses. Après de longues — et parfois âpres — discussions internes, les bolcheviks créèrent un bureau des femmes pour accomplir ce travail.

Après la révolution, ce bureau fut transformé en Zhenotdel, le département de la femme. Le mouvement des femmes construit par les bolcheviks était dirigé par des communistes, mais il chercha d’abord à rassembler des non-militantes, sur la base de l’action commune, à travers des conférences spéciales pour les femmes travailleuses, et la création de déléguées des femmes ouvrières et paysannes au sein des comités locaux ou des organismes d’Etat.

Ce mouvement ne fut pas “séparé”, c’est-à-dire autonome — il fut dirigé par des femmes bolcheviques — mais il permit aux travailleuses de participer aux conférences et d’adopter des résolutions et des positions qui furent envoyées au gouvernement soviétique. Il ne fut pas non plus une tentative pour cantonner les femmes à une sphère distincte de lutte.

Il y eut deux objectifs principaux, qui reçurent l’appui de Kollontai, de Lénine et d’autres dirigeants bolcheviks. D’abord rassembler les femmes autour du parti et des tâches de la construction du socialisme, à travers leur participation directe au monde du travail, aux soviets et à l’Etat.

Pour y parvenir, il fallait créer des formes spéciales de travail, d’organisation et de propagande, parce que les femmes étaient souvent arriérées, isolées au sein de la famille, et devaient s’unir aux autres pour surmonter la réaction sexiste des hommes autour d’elles, qui préféraient que leurs femmes et leurs filles leur abandonnent la politique.

Mais pour les bolcheviks, le mouvement des femmes était aussi nécessaire pour exprimer les intérêts des femmes, pour s’assurer qu’ils étaient pris en compte par les dirigeants soviétiques.

Aucun de ces deux buts ne nécessitait la création d’une organisation séparée, parce qu’à tout moment elle était entièrement intégrée au Parti, aux syndicats et aux soviets. Comme l’a dit Lénine, “Il ne s’agit pas du ‘féminisme’ bourgeois, mais du pragmatisme révolutionnaire.”

En 1921, la transition vers la NEP que Lénine reconnut comme une retraite nécessaire pour le jeune Etat ouvrier — constitua une lourde défaite pour les femmes. Elles furent les premières à perdre leur emploi, et la socialisation du travail domestique fut ajournée. D’un côté, cet ajournement était la conséquence de l’état économique arriéré de la Russie.

Mais de l’autre, il était rendu plus facile par les carences majeures qui existaient dans le programme et surtout dans l’agitation de masse des bolcheviks à propos de l’émancipation des femmes, notamment la sous-estimation de la division sexuelle du travail, et l’absence générale de critique de l’oppression sexuelle.

En 1921, le Troisième Congrès de l’Internationale Communiste adopta des thèses sur les “Méthodes et formes d’organisation du travail parmi les femmes du Parti Communiste”. Elles donnaient les positions politiques fondamentales sur la façon dont les sections nationales devaient organiser et construire des instances pour le travail parmi les femmes, y compris toutes les tactiques adoptées par les bolcheviks et le mouvement socialiste des femmes d’Allemagne.

L’Internationale encouragea les sections à effectuer un travail spécial parmi les femmes dans les syndicats, les entreprises, les quartiers ouvriers, etc. Un tel travail, s’il avait été mené par les sections, aurait conduit à la construction de mouvements des femmes communistes, comme celui qui s’était développé en URSS.

Les thèses adoptées par l’Internationale avançaient une perspective correcte dans une période où il existait des partis communistes de masse, capables de gagner l’avant-garde de la classe ouvrière, hommes et femmes, à leur politique à travers un travail de masse.

De justesse, Trotsky sut garder vivante cette perspective révolutionnaire en ce qui concerne le travail parmi les femmes. Il observa et s’opposa au processus de Thermidor dans la famille qui toucha l’URSS pendant les années 30, et insista sur la défense du droit à l’avortement, au divorce etc, qui furent acquis par la Révolution et trahis par Staline.

Mais le combat de l’Opposition de Gauche et de Trotsky devant la contre-révolution bureaucratique qui se développait aussi dans les domaines de la vie familiale, de la moralité sexuelle et des droits des femmes, n’a pas suffisamment intégrées ces questions dans leur programme.

Ainsi même si Trotsky fut l’un des premiers à souligner les effets réactionnaires de la bureaucratie soviétique, la Quatrième Internationale était trop faible et trop isolée pour développer le programme à l’égard des femmes, même si, à la différence des positions staliniennes et sociales-démocrates, son document de fondation — le Programme de Transition — souleva le mot d’ordre d’“ouvrir la voie à la femme travailleuse”.

Avec la dégénérescence de la Quatrième Internationale en centrisme à partir du début des années 50, il était inévitable que la position révolutionnaire avancée par Trotsky sur la question des femmes serait abandonnée, tout comme son programme révolutionnaire à l’égard du stalinisme et de la sociale-démocratie. Occasionnellement la Quatrième Internationale écrivait un document sur la question des femmes, mais n’ajouta presque rien à l’arsenal du marxisme.



Les erreurs de Wilhelm Reich

Une autre contribution à la question des femmes, qu’il ne faut pas sous-estimer, fut celle du mouvement “Sex-Pol”, dirigé par Wilhelm Reich dans les années 1930 en Allemagne et en Autriche.

Reich chercha à construire un mouvement de la révolution sexuelle, basé d’abord sur les femmes et la jeunesse, au sein du mouvement ouvrier révolutionnaire, utilisant les méthodes de la psychanalyse.

Au début il connut un certain succès, mais il fut rapidement dissout par la direction stalinienne du KPD. Si Reich eut raison de comprendre que la misère et la privation sexuelles pourraient être une question importante pour la propagande de masse communiste, et souligna des interactions importantes entre l’oppression sociale de la sexualité et la sensibilité aux idéologies réactionnaires, son initiative fut néanmoins limitée.

Reich surestima la contribution de la répression sexuelle au développement de la fausse conscience au sein de la classe ouvrière, et sous-estima à quel point cette conscience a comme origine principale la nature du travail salarié. Il ne comprit pas la signification décisive du front unique comme tactique contre le réformisme, et surestima le rôle de l’instruction sexuelle.
De plus, il prôna comme norme la sexualité hétérosexuelle, et caractérisa d’autres formes de sexualité comme des formes d’orgasme perverties, des formes de sexualité pathologiques. 




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