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Jeunes et travailleurs grecs : comment gagner ? Questions tactiques et stratégiques de la révolution grecque

Une situation pre-révolutionnaire s’est développée en Grèce. Le gouvernement de droite de Kostas Karamanlis était déjà affaibli par la crise à cause de plusieurs affaires de corruption et était confronté à la résistance par les travailleurs et les jeunes. Depuis 2006, les lycéens et les étudiants ont participé à une série de campagnes contre les « réformes » néolibérales de l’éducation, qui font partie d’une offensive à l’échelle européenne (« le processus de Bologne ») avec l’objectif de la privatisation. Cela a conduit à des manifestations, dont le plus récentes en Italie, mais aussi en Allemagne, Espagne et en France. De leur côté, les syndicats ont appelé à une grève générale le 12 décembre.

Le meurtre d’un lycéen de 15 ans, Alexandros Grigoropoulos, par la police grecque le 6 décembre, a été l’étincelle d’une énorme explosion sociale. La révolte des étudiants et des jeunes a attiré la sympathie générale ainsi que le soutien des travailleurs et des couches pauvres et a mené à des manifestations de masse et à l’occupation de centaines d’écoles et d’universités. Le gouvernement de droite de Néa Dimokratia, un parti qui résulte d’une alliance qui va des libéraux aux monarchistes, est haï à cause de sa politique néolibérale et capitaliste. ND est le principal parti bourgeois qui a mené la Grèce dans l’UE et dans la zone Euro. Il est responsable des politiques qui ont mené à l’appauvrissement de masse de la classe ouvrière et de la jeunesse et au déclin social même pour des larges secteurs des couches moyennes et de la petite bourgeoisie.

Pendant une longue période, cela a été accompagné par la répression et l’intimidation policière quotidienne, avec comme cible les jeunes et les immigrés. Le meurtre d’Alexis n’est pas une « exception » mais l’aboutissement du harcèlement quotidien dont souffrent les jeunes grecques et contre lequel aujourd’hui ils se révoltent par centaines de milliers.

En plus de la rage contre un gouvernement réactionnaire, pro-capitaliste et corrompu, il y a aussi l’effet de la crise économique mondiale qui a frappé la Grèce avec une force particulière. La Grèce est le premier pays en Europe où la crise a déclenché une situation où la question du pouvoir est posée, la question de qui gouverne, en bref où la lutte de classe est entrée dans une situation prérévolutionnaire.

Naturellement le gouvernement fait tout son possible pour faire avorter cette situation par une combinaison de la « stratégie de la tension » et l’incorporation dans l’état bourgeois d’une partie du mouvement ouvrier. Ainsi le gouvernement essaye de diviser les « anarchistes » et les « autonomes » d’un côté - en réalité toute la jeunesse révoltée – et la classe ouvrière de l’autre. Son but est de faire en sorte que l’opposition parlementaire (PASOK, KKE, SYRIZA) et les syndicats condamnent la « violence », c’est-à-dire la résistance de la jeunesse contre la police.

Clairement, PASOK est tout à fait prêt à rentrer dans des négociations si elles mènent à un changement parlementaire et pacifique de gouvernement. Cela pourrait prendre les formes d’un gouvernement du PASOK ou d’une grande coalition entre ND et le PASOK, sous l’étiquette du « changement » ou d’un « gouvernement d’unité nationale ». Les bureaucrates syndicaux ont déjà montré qu’ils sont prêts à se ranger du côté du gouvernement en caressant l’idée d’annuler la grève générale du 12 décembre.

Cela ne prouve pas seulement la nature traître des bureaucrates syndicaux et le caractère bourgeois du PASOK mais cela ouvre aussi au gouvernement la voie d’une « autre option », c’est-à-dire un tournant vers une répression plus dure y compris avec l’utilisation des organisations armées de droite et fascistes en coopération avec la police, comme cela a été le cas à Patras.

Outre le PASOK et la bureaucratie syndicale, le KKE, stalinien et réformiste, a aussi adopté une position honteuse. Ils refusent de participer aux manifestations de la jeunesse et des autres forces de gauche. Ils ont même dénoncé la « violence » des jeunes, les traitant de « talibans » et mettant un signe d’égalité entre la violence des jeunes et celle de la police.

SYRIZA, une coalition de forces allant de Synaspismos, réformiste de gauche, à l’extrême gauche des groupes trotskystes et maoïstes, a joué un rôle plus progressiste, se rangeant aux côtés des jeunes et mobilisant pour les manifestations. Toutefois Synaspismos appelle aussi à une solution « pacifique » et « démocratique », c’est-à-dire réformiste, en bref, des nouvelles élections.

Le fait que la grève générale du 12 décembre ait eu lieu et qu’elle ait été marquée par des manifestations de masse à Athènes et dans d’autres villes, même si les dirigeants syndicaux voulaient l’empêcher, montre que les masses sont à l’offensive dans la situation actuelle. Une autre grève générale a été appelée pour le 18 décembre par le mouvement de base dans les universités et les lycées, par les organisations ouvrières de gauche et par plusieurs organisations de l’extrême gauche.

Mais une telle situation où le pouvoir est dans la rue ne durera pas éternellement, en fait il ne durera pas encore longtemps. En effet, il faut une mobilisation rapide des masses pour que l’actuelle situation prérévolutionnaire se développe en situation révolutionnaire.

Pour cela, il est crucial de généraliser et unifier le mouvement autour d’un objectif politique, une stratégie politique : il s’agit de renverser le gouvernement Karamanlis, ce qui est la revendication centrale du mouvement existant. Cela exige une grève générale illimitée non seulement pour faire tomber le gouvernement mais aussi pour le remplacer par un gouvernement ouvrier composé des organisations de gauche, des partis ouvriers et des syndicats. Afin que ce gouvernement ne soit pas seulement un autre gouvernement bourgeois, il doit être contrôlé et révocable par les organes de lutte crées pour organiser et diriger une telle grève dans les usines, les bureaux, les villes et les quartiers, c’est-à-dire des conseils d’action.

Probablement, des formes embryonnaires de ces conseils sont déjà actifs ou en train d’être crées, particulièrement dans la jeunesse. De tels organes de luttes, des conseils d’action doivent être construits partout dans le pays, dans toutes les entreprises, les bureaux, les villes. Ils doivent élire des délégués responsables et révocables. Ceux-ci à leur tour doivent construire des conseils au niveau régional et national des travailleurs, des jeunes et de toutes les autres classes non-exploiteuses (petits paysans, couches moyennes). Un tel conseil national doit devenir le centre d’organisation des masses, le coordonnateur de la révolution grecque et un organe qui peut agir comme un centre alternatif de pouvoir, opposé au gouvernement et au parlement.

Dans la période actuelle, la question de la grève générale illimitée revêt une importance particulière. Pourquoi ? D’abord pour unifier toute la classe ouvrière, les étudiants, les lycéens et même des secteurs larges des couches moyennes et de la petite bourgeoisie contre le gouvernement ; deuxièmement, pour affaiblir les forces de la réaction et les empêcher de reprendre l’offensive. Troisièmement afin de construire une organisation de lutte qui puisse remplacer la direction minable des syndicats et aussi développer des organes de lutte pour défier l’état.

L’appel à une grève générale doit être combiné avec l’appel pour la construction d’organisations pour défendre les universités et la jeunesse contre la police et les bandes réactionnaires, mais aussi pour défendre la grève elle-même et les autres formes d’action. L’exemple de Patras, où la police a attaqué les étudiants et les jeunes avec les organisations de droite et fascistes montre ce à quoi la classe dominante est prête. Elle n’hésitera pas à déclarer l’état de siège, à utiliser les fascistes, la police ou même l’armée non seulement contre les jeunes mais aussi contre l’ensemble de classe ouvrière. Elle le fera quand les forces réactionnaires de masse seront prêtes à descendre dans la rue.

Les jeunes et les autres activistes à Patras n’ont pas seulement riposté aux attaques de la police et de la droite mais sont passés à l’offensive, en prenant des stations de police et en les brûlant. Cela montre que beaucoup de militants voient le besoin de se défendre contre l’appareil d’état et de le désarmer, afin d’arriver à leurs buts politiques et sociaux, d’empêcher la terreur policière contre les jeunes et d’imposer que la classe dominante paie le coût de la crise capitaliste.

Mais le cas de Patras et de l’ensemble des émeutes montre aussi que la riposte doit être organisée pour aller au delà de clashs locaux non coordonnés. Il faut transformer la riposte en auto-défense organisée. L’appel au désarmement de la police doit être combiné avec l’appel aux échelons inférieurs de la police (et aussi de l’armée) de refuser d’attaquer les jeunes et la population. Ces appels sont nécessaires pour affaiblir et briser la chaîne de commandement dans l’appareil répressif bourgeois, un facteur nécessaire dans toute stratégie de prise du pouvoir par la classe ouvrière. De plus, les organisations d’autodéfense doivent être responsables devant les conseils démocratiques des travailleurs, des jeunes et des pauvres et doivent être dirigées par celles-ci.

La grève générale, l’autodéfense, le désarmement de la police etc. n’ont pas comme seul but de désorganiser l’ordre de la classe dominante, ils doivent être combinés avec la création d’un nouvel ordre, l’ordre de la classe ouvrière. Le but doit être le renversement non seulement du gouvernement mais de toute la classe dominante et la création d’un gouvernement ouvrier qui peut résoudre la terrible crise sociale et économique à l’origine de la révolte et de la situation prérévolutionnaire.

Le programme de ce gouvernement doit inclure

La mise en examen de tous ceux qui sont responsable de terroriser la jeunesse, les immigrés et aussi des autres actions criminelles perpétrées par les organes de l’état (comme enlever les militants politiques dans d’autres pays). Cela signifie évidemment amener la police, ses officiers mais aussi les ministres responsables, les services secrets etc devant un tribunal, et non devant de juges bourgeois, frères de classe des accusés, mais devant des tribunaux populaires.

Ce programme devrait inclure le désarmement de la police, le démantèlement de la police secrète et des unités spéciales anti-émeute. Il faut remplacer l’armée permanente par une milice composée de travailleurs et de jeunes. Cela signifierait annuler toutes les participations aux guerres de l’OTAN, de l’UE et des impérialistes, tous les alliances militaires et le retrait immédiat de toutes les troupes à l’étranger.

Cela signifierait mettre en œuvre un programme de la classe ouvrière contre la crise qui accueille les revendications les plus importantes pour améliorer la vie des travailleurs, des jeunes et des pauvres.

Cela inclut :

L’abrogation des toutes les lois de ce gouvernement contre la classe ouvrière et les jeunes ; l’abrogation de toutes les augmentations des taxes pour les travailleurs, les pauvres, les paysans, la petite bourgeoisie urbaine et les couches moyennes, les remplaçant par une taxation massive des revenues et des propriétés des riches

La nationalisation de toutes les banques, les compagnies d’assurance et la Bourse, y compris les capitaux étrangers, par la création d’une seule banque sous contrôle ouvrier ;

L’arrêt de toutes les privatisations, la nationalisation sans indemnité de tous les grands capitaux et de toutes les entreprises qui menacent de licencier les travailleurs ou d’attaquer leurs conditions de travail ;

Un salaire minimum et une retraite minimum au niveau national, des allocations chômage et des allocations pour les étudiants à un niveau établi par le mouvement des travailleurs et des jeunes ; une échelle mobile des salaires et des revenues contre les effets de l’augmentation des prix ;

La réduction de la semaine de travail et des horaires de travail sans perte de salaire afin de donner un emploi aux chômeurs

Un programme de travaux publics sous le contrôle ouvrier afin d’assurer l’emploi mais aussi pour reconstruire et améliorer les logements et l’infrastructure selon les besoins du peuple et de l’environnement, tenant compte aussi des doléances des couches paupérisées et des classes frappées plus durement par la crise (paysans, pécheurs, petits commerçants et les artisans)

Ce programme serait conçu pour résoudre la crise actuelle d’une façon révolutionnaire, afin d’ouvrir la voie à la prise du pouvoir en Grèce par la classe ouvrière. Ce programme, comme esquissé plus haut, est nécessaire afin de donner une réponse ouvrière à la crise au niveau politique et économique. Cela est nécessaire parce que dans une situation prérévolutionnaire (et aussi dans une situation révolutionnaire) il y a seulement deux façons de « résoudre » la crise :

a)La victoire de la contre-révolution avec une forme ouvertement répressive (comme la déclaration de l’état de siège par Karamanlis) ou avec un gouvernement nouvellement élu du PASOK, un gouvernement « social » et « des réformes », soutenu par les dirigeants syndicaux et peut-être le KKE et/ou Synaspismos. Aucun de ces deux types de gouvernement ne toucherait la domination de la classe capitaliste : d’une façon ou d’une autre il essaierait de diviser le mouvement contre le gouvernement, d’en réprimer une partie, d’en incorporer une autre. Dans tous les cas, cette issue signifierait que la classe dominante cherchera à déplacer le coût de la crise sur les masses, en rétablissant la loi et l’ordre capitaliste.

b)la victoire de la révolution, le renversement révolutionnaire du gouvernement par une grève générale et la création d’un gouvernement ouvrier, un gouvernement qui réorganise la vie économique sociale et politique dans les intérêts de la grande majorité.

Le caractère prérévolutionnaire a été témoigné par un tournant à gauche par plusieurs organisations d’extrême gauche (KOE, les signataires de déclarations communes des anticapitalistes comme OKDE ou OKDE-Spartakos ou le Parti Socialiste des Travailleurs) et aussi par les forces de gauches en toute Europe comme démontré par les différentes déclarations de solidarité avec la lutte grecque.

Plusieurs organisations d’extrême gauche, dont les signataires de l’appel des anticapitalistes et le KOE, comprennent que la lutte doit être dirigée contre le gouvernement, ils appellent au désarmement de la police et au renversement du gouvernement ; ils appellent à une révolte populaire et à une grève générale. Selon eux, les communistes doivent donner une direction à la rébellion de la jeunesse et de la classe ouvrière. Toutefois, elles ne répondent pas à la question : par quoi remplacer le gouvernement ? et comment le faire de façon révolutionnaire ? C’est-à-dire elles ne proposent pas un gouvernement des travailleurs, qui arme la population etc. Néanmoins l’appel commun des anticapitalistes et les déclarations du KOE indiquent qu’il y a des forces centristes qui évoluent vers la gauche et qui essaient de répondre à la question du renversement du gouvernement par une intensification de la lutte de classe et qui s’approchent des solutions révolutionnaires.

Nous voulons encourager ces pas en avant sans cacher nos critiques et différences, mais aussi sans hésitation. Nous proposons à ces organisations de s’unir, comme exigé par la situation actuelle, autour d’un programme pour la conquête du pouvoir ouvrier, un programme de revendications de transition, formant un parti ouvrier révolutionnaire des militants de la jeunesse et de la classe ouvrière, qui puisse diriger la révolution grecque.

La plupart (si ce n’est toutes) de ces organisations font partie de SYRIZA. Tout en étant d’accord que la question de la stratégie révolutionnaire doit être portée au sein de SYRIZA, il faut le faire afin de que les travailleurs de base et les jeunes de Synaspismos rompent de leur direction réformiste, c’est-à-dire préparant la rupture sur la base des questions cruciales de réforme ou révolution. Dans la situation actuelle et la période à venir, la question cruciale qui est posée est la construction d’un parti révolutionnaire de la classe ouvrière, un parti d’avant-garde qui soit politiquement clairement différencié et séparé des organisations et alliances réformistes, afin que la classe ouvrière et les jeunes puissent voir son drapeau, sa stratégie et sa tactique en action.

Le développement en Grèce et la question, posée avec une urgence aiguë, de la direction et du parti révolutionnaire de combat ne sont pas une « question grecque » mais une question internationale. Ce que nous voyons en Grèce aujourd’hui est probablement la situation de lutte de classe la plus avancée en Europe Occidentale depuis les années 1970. De plus, comme le montre la grève générale de 12 millions de travailleurs en Italie, la Grèce n’est pas un événement isolé ou « exceptionnelle », mais le signe avant-coureur de grands événements à venir. Ainsi le gouvernement français a reporté l’introduction d’une réforme bourgeoise des lycées de peur d’un autre round de protestation comme le CPE et que la révolte grecque s’élargisse à la France. La bourgeoisie européenne sent déjà avec frayeur le goût de la révolution socialiste, d’une révolution qui s’étend à tout le continent.

La création d’un gouvernement ouvrier basé sur des conseils ouvriers et sur le programme esquissé plus haut ouvrirait la voie vers la révolution socialiste non seulement en Grèce mais dans tout le continent. En effet, cet élargissement serait nécessaire parce que, alors que la révolution socialiste peut commencer avec la prise du pouvoir dans un pays, on ne peut pas arriver au socialisme en Grèce seulement ni dans aucun autre pays. La lutte en Grèce doit être liée, et c’est déjà le cas, à l’ensemble de la lutte en Europe et internationalement contre la crise, contre les menaces croissantes de guerre impérialiste, contre les mesures racistes dans le domaine de l’immigration et contre l’appauvrissement de plus en plus grave des masses. La révolution socialiste en Grèce doit être liée à la lutte pour la révolution européenne, pour les Etats Unis Socialistes d’Europe et à la lutte pour la révolution mondiale.

Si la classe dominante reconnaît la portée internationale et le caractère international de la révolution grecque, nous, la classe ouvrière et la jeunesse, devons le faire aussi et avec une détermination bien plus grande. Cela signifie que nous devons nous engager à organiser des actions de solidarité avec la jeunesse et la classe ouvrière. Cela signifie construire des liens directs et des échanges avec les militants impliqués, afin de discuter et d’apprendre à partir des questions de la révolution grecque.

Cela signifie aussi que, comme en Grèce, nous devons répondre à la question de la construction d’un parti révolutionnaire non seulement sur une base nationale, mais comme un parti international, que toutes les forces anticapitalistes, socialistes et de lutte en Grèce, en Europe et internationalement doivent organiser une conférence internationale pour discuter de comment répondre à la crise politiquement, de comment lutter pour un programme international contre la crise capitaliste et contre le capitalisme même, comment construire une nouvelle Internationale ouvrière et révolutionnaire.

18 décembre 2008

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