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22 avril 2002
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La révolution russe de 1917 - 5

Les Journées de Juillet

Les événements du printemps 1917 s’enchaînèrent rapidement et révélèrent l’incapacité du Gouvernement provisoire à satisfaire les besoins criants de la Russie : besoin criant de pain dans la population urbaine, soif de terre des paysans et aspiration à la paix des soldats épuisés par la guerre.

Le gouvernement de la bourgeoisie impérialiste, dépendant de l’impérialisme anglo-français et poursuivant ses propres projets concernant l’Empire Turc et l’Europe de l’Est, ne pouvait pas envisager une paix séparée.

Le cabinet du Prince Lvov comprenait des représentants de toutes les classes dominantes : des aristocrates libéraux, des propriétaires agricoles, des patrons d’usines, des gros commerçants du Parti Cadet (Constitutionnel Démocratique) dirigé par Milioukov, et les Octobristes, les plus à droite, dirigés par Goutchkov. Son représentant le plus à gauche était Alexander Kérensky.

On ne pouvait donc pas s’attendre à ce qu’un tel gouvernement commence à distribuer la terre aux paysans. On ne pouvait pas s’attendre à ce qu’un homme comme Téretchenko, ministre des Finances, qui possédait une fortune de quatre-vingts millions de roubles, prenne les mesures nécessaires pour remédier à la faim si celles-ci limitaient le marché libre ou frappaient les énormes profits de guerre de la bourgeoisie.

Dès le début, les ouvriers regardèrent ces hommes avec une méfiance à la limite de la haine. Soldats et paysans apprirent bientôt à en faire autant. Mais leurs dirigeants, Tsérételli pour les menchéviks et Victor Tchernov des SR, avaient mis au pouvoir ces hommes, les avaient soutenus et avaient insisté à plusieurs reprises sur le fait que c’était une nécessité.

Malgré leurs conseils et leurs pressions constantes, les SR et les menchéviks ne purent pas empêcher les paysans, les soldats et les ouvriers de soulever avec force leurs revendications et de passer à l’action, bien que de façon sporadique au début.

A Pétrograd il y avait sans arrêt des manifestations, qui rassemblaient souvent un demi million de personnes. L’inflation montait et les salaires réels chutaient. Le chômage augmentait rapidement. Toutes ces attaques poussaient les ouvriers à faire grève, à manifester, à créer des comités d’usine qui menaient des actions pour sauvegarder les emplois. La réaction de la bourgeoisie était exprimée par le quotidien Rech, du parti Cadet : “La Russie se transforme en une sorte d’asile de fous”.

Les dirigeants menchéviques, qui, fidèles à la perspective politique qu’ils défendaient depuis longtemps, avaient offert à la bourgeoisie “sa” révolution, découvrirent que ces messieurs n’étaient pas du tout reconnaissants. En effet, presque dès le début, ceux-ci fomentèrent le chaos économique dans l’espoir de créer les conditions pour une restauration de “l’ordre”. Riaboutchinsky, industriel de Moscou, déclara :

“La main émaciée de la faim prendra à la gorge les membres des différents comités et soviets”.

A la campagne, des soviets paysans commencèrent à surgir et les paysans prirent de plus en plus les choses en main. En mars, on signalait des désordres dans 34 départements, en avril dans 174, en mai dans 236, en juin dans 280 et en juillet dans 325. Les manoirs des propriétaires terriens partaient en flammes et les moujiks, les paysans russes pauvres, commencèrent à occuper les terres qu’on leur avait volées avec la grande escroquerie de l’Emancipation de 1861.

Le mir, la vieille commune villageoise, prit une nouvelle vie. Les paysans riches, les koulaks, qui avaient profité des réformes agraires tsaristes et avaient quitté le mir, étaient souvent obligés d’y revenir. On arrêta de payer les loyers.

Les nouvelles de ce bouleversement arrivèrent sur le front aux jeunes paysans conscrits et firent grossir la vague de désertions. Les déserteurs qui revenaient à leurs villages n’étaient plus les garçons qui en étaient partis. Ils avaient un entraînement militaire. Ils avaient vu la brutalité et l’incompétence des officiers des classes supérieures. Ils avaient perdu leur foi irrationnelle dans les prêtres. Certains avaient lu, ou on leur avait lu, les tracts et les journaux des bolchéviks. Cette radicalisation d’énormes masses de paysans avança à grands pas au cours de l’année.


Les démissions de Milioukov

Le parti historique de la paysannerie, les SR, gardait encore la confiance des paysans, mais les événements commencèrent à l’ébranler. Au début de mai, une crise gouvernementale éclata. Les soviets, sous la pression des masses, avaient lancé un appel pacifiste pour une paix “sans annexions ni indemnités” et avaient refusé les objectifs de guerre impérialistes. Milioukov transmit cette déclaration aux Alliés mais les assura que “le gouvernement remplirait toutes les obligations prises envers nos alliés.”

Des manifestations de masse de soldats et d’ouvriers éclatèrent avec pour mots d’ordre “A bas le Gouvernement provisoire” et “Goutchkov, Milioukov, démissions !” Des affrontements eurent lieu avec des manifestants bourgeois. Le général Kornilov, alors commandant de la garnison de Pétrograd, demanda la permission de tirer sur les manifestants anti-gouvernement.

Le gouvernement n’osa pas le faire et la crise fut résolue seulement avec la démission de Milioukov, l’entrée au gouvernement de quatre “ministres socialistes” de plus, dont le dirigeant SR Victor Tchernov, nommé ministre de l’agriculture, et la promotion de Kérensky au ministère de la guerre. Tchernov et les SR se retrouvaient ainsi à des postes d’où ils devaient freiner la paysannerie pour le compte des propriétaires terriens et des capitalistes.

En janvier, lors d’une conférence militaire des alliés, le haut commandement tsariste avait promis à la légère à ses “chefs” anglo-français une offensive contre les Autrichiens en Galice, pour le printemps. Les Alliés ne s’attendaient nullement à une victoire russe mais espéraient simplement que le massacre de centaines de milliers de paysans mal armés et mal préparés freinerait l’Allemagne et l’Empire austro-hongrois et empêcherait une offensive sur le front occidental.

Kérensky était décidé à tenir cette promesse faite par les Romanov. La classe dominante voyait dans cette offensive une occasion pour restaurer l’ordre sur le front, à Pétrograd et dans les autres grandes villes.

Les sept millions de soldats qui étaient sur le front accueillirent avec inquiétude la nouvelle de l’offensive. L’énorme garnison de Pétrograd, forte de 215 000 hommes, l’accueillit quant à elle avec une franche hostilité. La radicalisation des soldats en fut accélérée.

En effet, dans cette ville, les soldats étaient représentés au Soviet. Ils avaient obtenu, grâce au fameux “Ordre numéro un” du Soviet, tous les droits civils en dehors de leur service. La discipline normale avait été brisée et tout ordre d’un officier, avant d’être exécuté, devait être contresigné par le comité de soldats.

Les bolchéviks, qui gagnaient des positions très fortes dans les usines grâce à la lutte pour le contrôle ouvrier, firent alors un effort massif pour augmenter l’influence du parti dans les casernes et dans les tranchées.

Le 31 mars fut fondée l’Organisation militaire bolchévique. Une commission fut nommée pour diriger son travail, dont les plus importants dirigeants étaient Podvoïsky et Nevsky. Une autre figure clé était Raskolnikov, marin de Cronstadt. L’Organisation militaire publia à partir de la mi-avril un quotidien populaire d’un tirage de 50 000 exemplaires, dont la moitié à Pétrograd et l’autre au front. Il décrivait les terribles conditions de vie des soldats, avec des centaines de lettres et de résolutions d’unités venant des quatre coins de la Russie, ainsi que de l’agitation pour les mots d’ordre clé des bolchéviks.

Au début de juin les préparations pour l’offensive commencèrent, y compris les tentatives de transférer armes et soldats de Pétrograd sur le front. Le Premier Congrès panrusse des Soviets se réunit dans la capitale, du 3 au 24 juin. Parmi les 822 délégués avec droit de vote, les SR en avaient 285, les menchéviks 248 et les bolchéviks 105. Le reste était formé par des tendances plus petites comme les mejraionka dirigés par Trotsky et Lounatcharsky, qui avaient dix délégués.


La majorité de droite

Les partis gouvernementaux de droite avaient une très large majorité. Les bolchéviks se montrèrent la force la plus clairement opposée au Gouvernement provisoire. Quand Tsérételli, le plus vigoureux dirigeant menchévique, ministre, dit au congrès : “Actuellement il n’y a aucun parti qui dise : ‘Donnez-nous le pouvoir, allez-vous en, nous allons prendre votre place.’ Il n’y aucun parti de ce type en Russie.”

Lénine, des rangs du public, l’interpella de manière très prophétique : “Si, il y a un tel parti.”

La réaction de la majorité des délégués fut de rire. Le mois suivant, toutefois, l’attitude des dirigeants des partis qui avaient la majorité dans les soviets se changea en peur, puis en haine quand les bolchéviks réussirent à augmenter leur influence et obtinrent un succès très important parmi les ouvriers révolutionnaires et les troupes à Pétrograd, et parmi les marins de la flotte du nord à Cronstadt et Helsingfors.

Depuis le début de juin, Kérensky et le gouvernement essayèrent constamment d’envoyer des munitions, des armes et des unités de la garnison de Pétrograd sur le front en préparation de la future offensive.

Le Congrès panrusse des soviets vota le 8 juin le plein soutien au Prince Lvov et au gouvernement, approuvant par là ses plans pour une offensive. La réaction spontanée des soldats et des marins fut d’organiser des manifestations contre la reprise de la guerre et contre les tentatives de disperser les régiments révolutionnaires qui, avec les ouvriers, avaient fait la Révolution de Février. L’Organisation militaire bolchévique était à la gauche du parti.

Podvoïsky plaida pour une manifestation armée de masse pour agir comme “un bélier qui ouvrirait une brèche dans le Congrès”. Cette proposition provoqua un désaccord profond entre l’aile gauche du parti dirigée par Lénine et la droite dirigée par Kaménev. Lénine voulait s’opposer à la nouvelle offensive et, si possible, l’empêcher, avec une manifestation massive contre la guerre dont le mot d’ordre central aurait été l’appel à donner tout le pouvoir aux soviets.

Cela avait pour but de forcer les partis SR et menchévique, qui formaient la majorité, à rompre avec le Gouvernement provisoire, avec les Cadets et les Octobristes, et à prendre le pouvoir. D’où l’autre mot d’ordre bolchévique : “A bas les dix ministres capitalistes !”.


Contre-révolutionnaires armés

Kaménev et les autres étaient complètement opposés à une manifestation. Si elle devait être organisée, ils insistaient pour qu’elle se fasse sans armes. L’Organisation militaire insista sur le fait que c’était impossible.

En effet, la zone centrale de Pétrograd autour du Nevsky Prospekt, le célèbre boulevard, était la scène de manifestations patriotiques croissantes de la part des forces bourgeoises de droite.

Les écoles d’officiers-cadets de la capitale étaient des nids de contre-révolutionnaires armés que le Gouvernement provisoire protégeait. L’organisation antisémite et proto-fasciste des Cent-Noirs existait toujours, sous une forme à peine clandestine. Les manifestations contre la guerre des ouvriers et des soldats seraient sans doute attaquées.

Lénine rencontra l’opposition non seulement de Kaménev et de la droite, mais aussi de Zinoviev, le camarade le plus proche de lui pendant la guerre, et de Kroupskaïa. Néanmoins, une conférence conjointe du Comité Central, du Comité de Pétrograd et du bureau de l’Organisation militaire vota en faveur d’une manifestation pour le 9 juin.

Les bolchéviks n’étaient pas la seule force qui poussait à une manifestation. La Fédération anarcho-communiste de Pétrograd faisait une agitation fébrile pour une manifestation armée. Mais eux proposaient comme objectif immédiat le renversement du Gouvernement provisoire, la destruction de l’état et l’instauration d’une Commune de Pétrograd.

Des affrontements entre les anarchistes et les troupes loyales au Gouvernement provisoire fournirent le prétexte à une résolution du congrès des soviets interdisant toutes les manifestations.

Confronté à l’interdiction votée par tous les partis ouvriers et paysans excepté les bolchéviks et les mejraionka, le Comité central admit la légalité soviétique de l’interdiction et abandonna le projet de manifestation. Le parti et l’Organisation militaire, malgré leur colère face à l’interdiction et leur désaccord avec le retrait du parti, suivirent cette ligne avec discipline.

Se complaisant dans leur “triomphe”, les menchéviks se surpassèrent en proposant une manifestation officielle, avec des mots d’ordre officiels, pour le 18 juin. Mais cette manifestation se retourna contre les intentions de ses organisateurs et les délégués officiels des soviets de toute la Russie furent obligés d’assister à un défilé massif presque totalement derrière les mots d’ordre des bolchéviks.

Le journal de Maxim Gorky, Novaia Jizn, admit qu’il “révélait le triomphe complet du bolchévisme” dans le prolétariat de Pétrograd : des délégués des soviets de province, stupéfaits, dirent aux manifestants bolchéviques : “A Pétrograd, vous êtes le pouvoir, mais pas dans les provinces ni au front. Pétrograd ne peut pas aller contre tout le pays.”

C’était un point dont Lénine et les esprits les plus lucides de la gauche du parti étaient bien conscients. Mais dans l’Organisation militaire, l’énorme succès du 18 juin avait balayé ce qui restait de prudence.

Si avril avait vu la droite du parti tirer le bolchévisme presque dans l’abîme du défensisme et d’une politique de coalition, en juillet la gauche tira le parti dans l’abîme de l’aventurisme et du putschisme. Lénine, Zinoviev, Sverdlov et Staline furent obligés de faire un bloc avec la droite pour retenir l’extrême gauche du parti.

Ils furent aidés dans cette tâche difficile par Trotsky, dont la proximité et la solidarité avec les bolchéviks pendant les journées de juillet devait sceller son ralliement définitif et irrévocable au bolchévisme.


Retraite et désorganisation

Le 19 juin, des nouvelles de l’offensive arrivèrent à Pétrograd, attisant encore plus la colère de la garnison. D’abord, les nouvelles faisaient état de victoires, dues à ce que l’offensive en Galice était dirigée contre des troupes autrichiennes démoralisées, dont une grande partie venaient des nations opprimées de la “monarchie fossile”.

Néanmoins, le 24 juin, Kérensky désespéré rapporta au Gouvernement provisoire :

“Après les premiers jours, parfois après les premières heures de bataille, il y a eu un changement dans les coeurs et le moral a chuté. Les unités participant à la bataille ont commencé à approuver des résolutions demandant de rentrer immédiatement dans les lignes arrière.”

L’offensive s’arrêta et fut suivie par une contre-attaque allemande d’envergure sur le front du nord. Le 3 juillet, des bruits de retraite précipitée et de désintégration de l’armée commencèrent à filtrer jusqu’à la capitale.

Le 16 juin, une conférence nationale des organisations militaires bolchéviques se réunit à Pétrograd, avec 107 délégués représentant plus de 30 000 adhérents. Celle-ci fut la scène d’appels réitérés de délégués de la base à l’organisation d’un soulèvement armé immédiat.

Le 20 juin, le Premier Régiment des Mitrailleurs reçut l’ordre de fournir 500 mitrailleuses et deux tiers de ses effectifs pour le front. Ce régiment, composé essentiellement d’ouvriers, était un bastion des bolchéviks. Il refusa d’obéir et s’adressa aux autres régiments pour obtenir leur soutien.

Cela renforça les appels à l’insurrection dans l’Organisation militaire. A la session de la conférence de l’Organisation militaire du 20, Lénine se dressa résolument contre cette proposition.

“Si nous sommes aujourd’hui en mesure de prendre le pouvoir, il est naïf de penser que nous serons capables de le garder. Nous avons affirmé à plusieurs reprises que la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire était un soviet de députés ouvriers, soldats et paysans. Quel est le poids exact de notre fraction dans le soviet ? Même dans les soviets de deux capitales, pour ne pas parler des autres, nous ne sommes qu’une minorité insignifiante.”

Lénine conclut :

“Le parti prolétarien doit lutter pour gagner de l’influence dans le soviet.” Il doit “patiemment expliquer aux masses les erreurs et les tromperies des partis de la majorité”, “alors les masses regarderont vers les bolchéviks”. Un participant raconta par la suite que le discours de Lénine fut comme une douche froide et fut accueilli avec déception et même avec mécontentement.

Dans l’Organisation militaire, une majorité s’opposa à Lénine, ainsi qu’une forte fraction dans le comité de Pétrograd, dirigé par Latsis, Naumov et Stoukov.

Beaucoup de ceux qui avaient soutenu Lénine en avril étaient maintenant consternés et commencèrent à suivre une ligne divergente.

La Pravda et la Soldatskaya Pravda menaient une agitation différente. La première soulignait le besoin d’appeler immédiatement à des élections pour une assemblée constituante et à une campagne de masse pour gagner le soviet de Pétrograd, alors que la seconde avait des articles qui appelaient à une action immédiate contre le gouvernement :

“Le temps est venu non de dormir mais d’agir. Camarades ! Chassons la bourgeoisie du pouvoir. Tout le pouvoir doit passer aux mains des ouvriers, des soldats et des paysans ! Eloignons du pouvoir la bourgeoisie et tous ses sympathisants.”

Le 3 juillet, le Régiment des Mitrailleurs organisa une manifestation de masse vers le lieu de réunion du Congrès des Soviets, le Palais de Tauride. Derrière cette décision, il y avait les anarchistes, dont voici l’attitude, résumée par leur porte-parole Bleikhman :

“Renverser le Gouvernement provisoire, non pour le donner aux soviets bourgeois mais pour le prendre dans nos mains.”

Loin de retenir les mitrailleurs, les dirigeants bolchéviques Nevsky et Podvoïsky les incitèrent aussi à manifester, mais avec un autre objectif : leur but était de forcer le Congrès des Soviets à prendre le pouvoir.


“Dans les rues ! Sortez !”

Le 3 juillet, il y eut une grève des postiers de la capitale. Des mitrailleurs allèrent à tous les régiments les plus importants, aux usines et à Cronstadt, les incitant à “sortir”.

Certains régiments refusèrent nettement et proclamèrent leur neutralité face au gouvernement et aux insurgés. Mais les régiments Moskovsky, Finlandsky, Pavlovsky et des Grenadiers furent d’accord pour participer à des réunions de masse. Toutes les usines du côté de Vyborg, 30 000 ouvriers de la gigantesque usine Poutilov et 10 000 marins de Cronstadt répondirent avec enthousiasme à cet appel.

A Poutilov, le président bolchévique du comité d’usine annonça le vote au cri de “A bas le Gouvernement provisoire! Dans les rues ! Sortez !”

Le Comité central bolchévique se rendit compte alors de ce qui se passait. Lénine était temporairement de l’autre côté de la frontière, en Finlande, pour se reposer, quand les événements se précipitèrent. Le Comité central se déclara contre une manifestation armée et donna la consigne aux militants du parti de s’opposer à la manifestation. Latsis, en colère, répondit : “Nous devons à nouveau jouer les pompiers. Jusqu’à quand cela va durer ?”

Mais déjà il était trop tard pour éteindre l’incendie et en tout cas la majorité des militants étaient emportés par l’esprit quasi-insurrectionnel des soldats, des marins et des ouvriers. Toutefois, les mots d’ordre bolchéviques “A bas les dix ministres capitalistes” et “A bas l’offensive” prédominaient sur les mots d’ordre des anarchistes.


A quel point freiner ?

Au Palais de Krzesinska, le quartier général bolchévique, il y eut une confusion momentanée. L’Organisation militaire, le Comité de Pétrograd et le Comité central se réunirent pour une session commune. Des messagers arrivaient pour dire qu’on ne pourrait pas freiner la manifestation, qui s’élargissait aux casernes et aux usines. Il était clair que le parti devait maintenant participer activement et essayer de donner une direction aux masses enflammées. Mais quel devait être le but et jusqu’à quel point pouvait-on freiner le mouvement ?

Les réponses à ces questions n’étaient pas du tout claires. L’objectif des manifestations était la réunion du Congrès panrusse des Soviets dans le Palais de Tauride. Il était clair que la revendication était qu’ils prennent le pouvoir. Mais s’ils ne le faisaient pas ? Que faire alors ? Personne n’avait une réponse claire à cette question.

70 000 manifestants remplirent le centre de la ville. Dans les quartiers bourgeois autour du Nevsky, les éléments de droite, Cent-Noirs ou officiers cadets impatients de provoquer les soldats, leur tirèrent dessus. Malgré cela, les fanfares militaires à leur tête, les manifestants arrivèrent au Palais de Tauride et l’encerclèrent.

Des délégations entrèrent et portèrent leurs revendications aux dirigeants de la majorité des soviets, Tchkhéidzé, Tsérételli et Tchernov. Ceux-ci furent intransigeants. Le congrès adopta une résolution où il “s’opposait avec indignation à toute tentative d’influencer sa volonté par la force”. En fait la démonstration de force consistait avant tout dans les masses énormes qui défilaient au delà du Palais et applaudissaient avec enthousiasme aux discours de Zinoviev, de Trotsky et d’autres.

Le lendemain, le 4 juillet, les manifestations étaient beaucoup plus importantes, arrivant à un demi million de personnes ou plus.

Fait significatif, les soldats étaient moins nombreux et la proportion d’ouvriers beaucoup plus grande. Beaucoup de régiments restèrent dans les casernes, refusant les appels des agitateurs bolchéviques et les demandes d’aide du Comité exécutif central du Congrès des soviets.

Toutefois les marins de Cronstadt avaient réquisitionné huit remorqueurs, deux barges, trois remorques, trois canonnières et plusieurs ferries.

Bientôt 20 000 marins et ouvriers de Cronstadt débarquèrent sur les berges de la Neva. Ils marchèrent en masse au Palais de Krzesinska pour écouter ce que les dirigeants bolchéviques avaient à dire.

Entre-temps Lénine était rentré à toute vitesse de Finlande. Il était furieux contre les cadres de l’Organisation militaire.

“Vous devriez être punis !” cria-t-il en montant sur le balcon du palais pour s’adresser aux marins.


Provocations et scènes affreuses

Les provocations contre les manifestants continuèrent. Le 4 juillet, quatre d’entre eux furent tués et 25 blessés.

Ces attaques perfides, plus la frustration due au refus des menchéviks et des SR de céder à leurs revendications, provoquèrent des scènes affreuses devant le Palais de Tauride. Victor Tchernov fut sauvé de la foule par Trotsky. Des ouvriers en colère, montrant les poings, criaient au dirigeant des SR terrifié : “Prend le pouvoir, salopard, quand on te le donne !”

Là étaient toutes les contradictions de la conscience des masses dans cette phase de la révolution. Les masses avaient perdu confiance dans la politique et les mots d’ordre des menchéviks et des SR.

Elles avaient embrassé le mot d’ordre bolchévique d’un gouvernement des soviets mais n’avaient pas encore perdu leur confiance dans ceux qui étaient à la direction des soviets à ce moment-là.

Grâce à cette expérience-là les soldats et les ouvriers étaient en train d’abandonner ces illusions. Mais, malgré l’excitation des anarchistes et l’optimisme d’une partie de la base des bolchéviks, même à Pétrograd la majorité des ouvriers et des soldats n’auraient pas accepté la prise du pouvoir par les bolchéviks contre le soviet.

Dans toute la Russie et au front, un renversement du gouvernement par les bolchéviks et la dissolution du Congrès des soviets aurait jeté la classe ouvrière dans la confusion, opposant sa majorité la plus arriérée à son avant-garde révolutionnaire et polarisant la grande masse de soldats paysans contre elle.

Les bolchéviks et les mejraionka devaient donc agir d’une façon responsable à l’égard de ce soulèvement de masse des ouvriers et des soldats.

D’abord Lénine et le Comité central des bolchéviks, aidés par Trotsky, Lounatcharsky et les mejraionka, cherchèrent à éviter un soulèvement de masse inorganisé qui aurait sans doute été l’objet de provocations par la droite et qui ne pouvait pas réellement aller jusqu’au renversement du gouvernement.

Quand les masses refusèrent de suivre les conseils du parti, ils se mirent à la tête des manifestations, cherchant à s’assurer qu’elles étaient aussi disciplinées, bien protégées et contenues que possible. Enfin, ils utilisèrent le mouvement de juillet pour faire le maximum de pression sur les menchéviks de droite et sur les SR pour que ceux-ci prennent le pouvoir, portant donc jusqu’au bout cette tactique et les démasquant devant tout Pétrograd pour leur volonté de ne pas le faire.

Mais le fait que la gauche du parti avait fomenté le soulèvement de masse constituait un faux pas tactique important et le parti devait bientôt le payer. Toutefois la répression qui suivit aida à démasquer encore plus les menchéviks et les SR comme instruments pourris de la contre-révolution.

Si la première réaction d’un secteur des ouvriers et de la majorité des soldats fut le déception et le soupçon envers les bolchéviks (Avaient-ils cherché à prendre le pouvoir ? Est-ce que les Allemands les avaient encouragés ?), la deuxième réaction, après avoir vu Tchernov, Tsérételli et compagnie rouer de coups les bolchéviks aux côtés de Kérensky, Milioukov et Kornilov, fut le dégoût et l’indignation.


Une orgie contre-révolutionnaire

L’effondrement du soulèvement de juillet fut aussi soudain que sa montée. La nuit du 4 juillet, le Congrès des soviets tint une session, reportant toute réponse définitive aux revendications des ouvriers. Les manifestants et les délégations se firent moins nombreux et partirent.

Tout d’un coup, des cours et des couloirs du Palais de Tauride, on entendit un grondement de marche. Théodore Dan, un dirigeant menchévique de premier plan, monta à la tribune de manière triomphale et annonça : “Les troupes loyales au Comité exécutif central sont arrivées !”.

Avec pour accompagnement une fanfare de régiment, les délégués de la majorité se levèrent et chantèrent la Marseillaise, jetant des regards pleins de malice et de revanche aux bolchéviks, aux mejraionka et aux “menchéviks internationalistes” de Martov.

Martov lui-même s’exclama avec amertume : “Une scène classique du début de la contre-révolution !”. Et c’en était ainsi pour le moment. Le 5 et 6 juillet se déroula dans le centre de Pétrograd ce qu’un témoin menchévique décrivit comme une “orgie contre-révolutionnaire”. Les ouvriers et les soldats révolutionnaires étaient battus et jetés dans les canaux par les Cent-Noirs.

Le commandant de la garnison profita de l’occasion pour désarmer le Régiment des Mitrailleurs et pour envoyer les cadets dévaster l’imprimerie de la Pravda. Puis le quartier général bolchévique fut pris et pillé.

Le Gouvernement provisoire avait réussi à gagner certains des régiments les plus arriérés grâce à des “preuves” fabriquées que Lénine était un espion allemand, et que les bolchéviks étaient payés par les Allemands pour saboter l’offensive.

Des récompenses furent offertes pour l’arrestation de Lénine et de Zinoviev. D’autres dirigeants comme Kaménev furent arrêtés. Le parti recula pour un moment sous les coups de la contre-révolution.


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