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22 avril 2002
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La révolution russe de 1917 - 7

Lénine lutte pour l’insurrection

La Révolution d’Octobre, qui mit le pouvoir entre les mains des ouvriers et des couches les plus pauvres de la paysannerie, ne fut pas un hasard historique. Elle découla de deux facteurs décisifs pour la victoire de toute révolution prolétarienne.

D’un côté, c’était le développement, inévitable, de la crise qui sévissait en Russie à l’automne 1917. La Révolution de Février, qui avait renversé le Tsar, avait mené à une période de dualité de pouvoirs intrinsèquement instable.

La bourgeoisie, par le Gouvernement provisoire, avait un contrôle formel de l’appareil d’état, mais elle l’avait seulement avec la permission des soviets des ouvriers, soldats et paysans, l’embryon d’un autre pouvoir d’Etat.

La bourgeoisie vivait, respirait et essayait de gouverner grâce aux dirigeants réformistes des soviets, les menchéviks et l’aile droite des SR, à base paysanne.

Avec les mois, la situation de double pouvoir devint de plus en plus inacceptable à la fois pour les patrons et pour la classe ouvrière. Cela engendrait crise après crise et il fallait résoudre la situation d’une manière ou d’une autre. Ou bien la bourgeoisie enverrait un deuxième Kornilov pour mater la révolution, ou bien les ouvriers sortiraient la société de son impasse en instaurant la dictature du prolétariat.

A l’automne 1917, les classes de la Russie étaient devant cette alternative claire, condition préalable objective de l’insurrection. Trotsky remarquera plus tard :

“Un soulèvement de masse n’est pas une action isolée qui peut être montée quand on veut. Cela représente un élément objectivement conditionné dans le développement de la révolution, tout comme la révolution représente un processus objectivement conditionné dans le développement de la société.”

L’histoire a montré trop souvent par la suite que des conditions objectives favorables, une crise révolutionnaire aiguë, ne garantissent pas à elles seules la victoire du prolétariat. Cela a été montré, avec les conséquences tragiques que l’on sait, au Chili, au Portugal et en Iran. Pour mobiliser le prolétariat pour la lutte directe pour le pouvoir et pour le souder en une force capable de détruire l’état bourgeois, il faut une direction consciente, qui représente le facteur subjectif.

L’insurrection d’octobre prouva que l’existence d’un parti révolutionnaire, armé du programme, de la tactique et de la stratégie corrects et prêt à prendre les armes est la condition préalable indispensable pour la victoire.

Tout de suite après l’affaire Kornilov, Lénine exprima l’avis qu’un développement pacifique de la révolution était encore possible. Dans son article “Sur les compromis”, Lénine expliquait que si “Tout le pouvoir aux soviets” pouvait être réalisé immédiatement, c’est-à-dire, si les dirigeants des soviets, menchéviks et SR, pouvaient être poussés par les masses à rompre avec la bourgeoisie, alors :

“Selon toute probabilité, cela pourrait assurer l’avancée pacifique de toute la Révolution Russe, et donner une possibilité exceptionnelle de grands pas en avant du mouvement mondial vers la paix et la victoire du socialisme.”

La faible possibilité d’un tel compromis était due au fait qu’après le coup de Kornilov les ouvriers étaient extrêmement méfiants envers la bourgeoisie. Leur pression, facteur matériel très important, aurait pu, peut-être, être assez forte pour obliger les menchéviks et les SR à rompre, d’une certaine manière, au moins formellement, avec le principal parti capitaliste, les Cadets.


Le refus d’une opposition loyale

Mais Lénine avait à peine fini d’écrire son article qu’il eut la nouvelle que Kérensky projetait de former un directoire de cinq personnes, et de renforcer son projet d’instaurer une dictature bonapartiste au service de la bourgeoisie. Même après cela, les menchéviks et les SR refusèrent de prendre en compte la proposition d’un gouvernement seulement “socialiste” basé sur les soviets, à l’intérieur desquels les bolchéviks auraient accepté de jouer le rôle d’opposition loyale.

Ayant reçu cette nouvelle, Lénine suggéra de donner à l’article un nouveau titre, “Pensées tardives”. Il écrivit :

“Peut-être que les quelques jours où un développement pacifique était encore possible sont révolus. Oui, selon toutes les apparences, ils sont passés.”

Par la suite, Lénine concentra ses réflexions sur comment faire avancer la révolution sous une direction bolchévique. En moins de deux semaines, il arriva à la conclusion que l’insurrection était une nécessité immédiate. Dans les semaines suivantes, il entama une lutte sans concessions pour gagner les bolchéviks à cette perspective.

Il comprit tout de suite qu’en l’espace de quelques semaines la situation objective avait énormément changé et il lutta pour que le parti change sa position en conséquence. Il lutta afin que le facteur subjectif fût à la hauteur des tâches de la situation objective.

La crise de la situation de dualité de pouvoirs s’intensifia sur tous les fronts en septembre et octobre. A la campagne, après la récolte, les masses paysannes renouvelèrent leur rude guerre contre les propriétaires terriens. La question agraire, que Trotsky appelait le “substrat de la révolution”, acquit une importance décisive.

Traditionnellement, les paysans considéraient les SR comme leurs représentants, mais les SR étaient en train de collaborer ouvertement avec les propriétaires. Le Gouvernement provisoire, dont les SR étaient partie intégrante, déclara en septembre, alors que les cas de violence contre les propriétaires étaient passés de 440 en août à 950 : “tout le monde doit être alarmé des désordres qui ont lieu partout sous les formes les plus violentes.”

Les fourches qui perçaient les ventres bien nourris des propriétaires préoccupaient plus les SR que l’intense soif de terre parmi les masses paysannes. Tout ce que les SR pouvaient offrir aux paysans était la promesse qu’un jour, non précisé, une assemblée constituante dont la bourgeoisie empêchait avec succès la convocation résoudrait la question de la terre. Guère impressionnés, les paysans continuèrent leur guerre pour la terre. En octobre se produisirent 42% de toutes les prises de terre depuis la chute du Tsar.


Les alliés naturels

La guerre des paysans pour la terre, méprisée par les SR et qui rencontrait l’opposition de la bourgeoisie, trouva un allié naturel dans la lutte révolutionnaire du prolétariat. Cela à son tour renforça d’une manière incomparable le prolétariat comme force dirigeante de tous les opprimés de Russie. Trotsky écrivit :

“Afin que le paysan puisse défricher et clôturer sa terre, il faut que l’ouvrier soit à la tête de l’état : cela est la formulation la plus simple de la Révolution d’Octobre.”

La guerre pour la terre et la lutte du prolétariat étaient aussi de plus en plus liées à une vague de luttes pour l’autonomie par les nationalités enfermées dans la prison tsariste. A l’est, les Bachkirs et les Kazakhs utilisèrent les luttes pour l’autonomie afin d’obtenir la terre.

Partout dans l’empire, il y eut éruption des luttes nationales dirigées contre l’instable Gouvernement provisoire de Kérensky. De plus, la diffusion fantastique des soviets dans toutes les nationalités signifiait que l’autonomie était identifiée avec le pouvoir des soviets.

Parmi les soldats, les marins et les ouvriers, la continuation de la guerre et la menace de famine augmentaient l’hostilité massive contre Kérensky.

La flotte de la Baltique était dominée par les bolchéviks. Ceux-ci gagnaient garnison après garnison, rapidement. Dans les soviets, les bolchéviks obtenaient des majorités de plus en plus fortes à mesure que la crise s’approfondissait. Ce processus de radicalisation était bien avancé au début de septembre, au point que quelques bolchéviks furent très indignés par l’article de Lénine “Sur les compromis”, craignant qu’on proposât une ligne droitière. Slutsky, du Comité de Pétrograd, affirma :

“Dans les usines ainsi que parmi les paysans pauvres nous voyons une évolution vers la gauche. Pour nous, il est ridicule d’envisager des compromis. Aucun compromis !... Notre tâche est de clarifier notre position et de préparer sans condition un affrontement militaire.”

En fait, Lénine était en train d’arriver aux mêmes conclusions. La crise était mûre et attendre aurait été fatal. Les bolchéviks devaient lancer l’insurrection.

Les positions de Lénine furent communiquées au Comité central dans une série de lettres et furent discutées le 15 septembre. Lénine soutenait que la Conférence démocratique, qui aurait lieu prochainement et à laquelle les bolchéviks voulaient envoyer une délégation importante, ne résoudrait pas le problème qu’elle était censée débattre, la question du gouvernement. Il expliquait que les menchéviks et les SR feraient fléchir la conférence en faveur de la petite bourgeoisie et que cela décevrait les paysans et les ouvriers. En même temps, le poids du bolchévisme n’arrêtait pas d’augmenter. Lénine écrivit :

“Nous avons l’avantage d’une victoire certaine, car le peuple est au bord de l’épuisement. Nous lui avons déjà montré l’importance de notre direction dans les ‘journées de Kornilov’. Ensuite nous avons offert aux membres du bloc un compromis qu’ils ont refusé avec des hésitations qui ont continué depuis. Nous offrons à tout le peuple une voie sûre pour sortir de l’impasse.”

Cette solution à l’impasse était un gouvernement bolchévique, qui pouvait être instauré seulement en détruisant la direction réformiste et en balayant tout l’état bourgeois. Donc tous les efforts des bolchéviks devaient être dirigés vers les usines et les casernes et non vers la Conférence démocratique.

Lénine affirmait qu’il fallait dire à la Conférence démocratique que si elle n’acceptait pas tout le programme bolchévique il y aurait une insurrection. Prévoyant une opposition à cette ligne dans les rangs des bolchéviks, Lénine ouvrit la lutte contre ceux qui hésitaient en déclarant que les indécis devaient être laissés “dans le camp des indécis”.

Au Comité céntral, la nouvelle ligne de Lénine fit l’effet d’une bombe. Des exemplaires de ses lettres furent détruits de peur qu’ils ne sortent du Comité central : personne à ce moment-là n’était pour un soulèvement immédiat. Les projets des bolchéviks pour la Conférence démocratique avaient été préparés selon la ligne de l’article “Sur les compromis”.

La déclaration à la conférence s’adressait aux conciliateurs pour qu’ils rompent avec la bourgeoisie et donnent le pouvoir aux soviets. Il y avait une série de revendications adressées aux conciliateurs mais pas, comme Lénine le souhaitait, sous la forme d’un ultimatum.


Le vote pour la coalition

La Conférence démocratique qui débuta le 14 septembre fut en elle-même un facteur qui allait convaincre un plus grand nombre de bolchéviks de la justesse de la ligne insurrectionnelle de Lénine. Celui-ci avait raison d’abord sur sa composition : les délégations avaient été soigneusement filtrées et les bolchéviks, de plus en plus majoritaires dans les Soviets, ne représentaient qu’une infime minorité de la Conférence. Il y avait 532 SR (dont 71 de gauche), 530 menchéviks (dont 56 internationalistes) et 134 bolchéviks. Les quartiers ouvriers urbains étaient fortement sous-représentés.

Avec une telle composition de la conférence, celle-ci vota, sans surprises, en faveur de l’énième coalition entre les partis des Soviets et les Cadets qui, quelques semaines seulement auparavant, avaient collaboré avec Kornilov. La Conférence établit aussi un conseil, un pré-Parlement, dont la seule fonction était de conseiller le Gouvernement provisoire.

Cette expérience convainquit Trotsky et Sverdlov que le mot d’ordre “Tout le pouvoir aux soviets” ne pouvait désormais être réalisé que contre les conciliateurs : cela devint pour eux un mot d’ordre pour l’insurrection. Vers la moitié de la conférence, ils évoluèrent nettement vers la position de Lénine.

La discussion sur l’insurrection prenait maintenant la forme d’une discussion pour décider si les bolchéviks devaient ou non boycotter le pré-Parlement. Trotsky était pour le boycott et lutta en ce sens au Comité central: il gagna avec 9 voix contre 8 mais le score serré incita le Comité central à consulter la délégation bolchévique à la Conférence démocratique. La délégation représentait plus les dirigeants des comités régionaux et de ville que la base du parti. Ils tendaient donc vers la droite.

Au grand dépit de Trotsky et Lénine, ils votèrent à 77 voix contre 50 pour la participation au pré-Parlement. Lénine écrivit :

“Trotsky a été pour le boycott. Bravo camarade Trotsky ! La ligne pour le boycott a été battue dans le groupe bolchévique à la Conférence démocratique. Vive le boycott ! Nous ne pouvons et nous ne devons, en aucun cas, nous réconcilier avec la participation... Il n’y a pas de doute qu’au sommet de notre parti il y a des hésitations très fortes qui peuvent devenir désastreuses.”

Néanmoins, au sein du parti bolchévique, le vent était en train de tourner à l’avantage de Lénine. Des secteurs plus larges du parti étaient au courant de ses lettres et des forces nouvelles, qui représentaient la base prolétarienne du parti, se frayaient un chemin dans le débat soutenant la ligne de Lénine.

Son impatience, jusqu’à sa menace de démissionner du Comité central, portait peu à peu ses fruits. La première victoire vint avec la décision finale du Comité central, le 5 octobre, de boycotter le pré-Parlement croupion. Par cette décision, les bolchéviks affirmaient que le futur de la révolution résidait désormais seulement dans la lutte pour le pouvoir soviétique. Comme Trotsky l’écrivit :

“Nous sommes partis pour dire que seul le pouvoir des soviets peut soulever le mot d’ordre de la paix et le lancer, au delà de la bourgeoisie internationale, au prolétariat du monde entier. Vive la lutte directe et ouverte pour le pouvoir révolutionnaire dans le pays.”

Ce boycott reçut le soutien presque unanime des comités d’usine de toute la Russie. Cela montrait que le prolétariat en avait assez des compromis pourris de ses dirigeants avec Kérensky et la bourgeoisie. Le moment était venu pour quelque chose de radicalement différent.


Une nouvelle dimension


Le 10 octobre, le Comité central se réunit à nouveau pour examiner les positions de Lénine. Cette fois, il se déguisa (selon Kollontaï, il ressemblait à un prêtre luthérien) et participa à la réunion au risque d’être arrêté par la police de Kérensky. La résolution qu’il présenta ajoutait une nouvelle dimension à sa vision de la situation : un soulèvement en Russie pourrait allumer la mèche d’une révolte dans toute l’Europe.

Lénine donnait une telle importance aux nouvelles qu’il avait entendues d’une désaffection dans la flotte allemande qu’il commença sa résolution par “La situation internationale et ses effets sur la Révolution Russe”. Cet aspect de la stratégie de Lénine a été systématiquement passé sous silence par les staliniens, dont la doctrine du “socialisme dans un seul pays” contredit cet élément vital du marxisme de Lénine.

Le Comité central en vint à un vote sur la résolution de Lénine. Il était clair que la ligne de division était : décider du sort de la révolution en organisant un soulèvement dans un futur immédiat, ou bien reporter le soulèvement et accepter le rôle “d’opposition” dans une Russie “démocratique”, c’est-à-dire capitaliste. La résolution était claire :

“Le CC juge qu’un soulèvement armé est inévitable et que le moment est largement arrivé : il donne instruction à toutes les organisations du parti de décider de toutes les question pratiques à partir de ce point de vue.”

La résolution fut adoptée par 10 voix contre 2. Les deux indécis étaient deux camarades proches de Lénine, Zinoviev et Kaménev.

Ils allaient s’opposer au soulèvement depuis le jour où Lénine le proposa pour la première fois jusqu’au jour décisif. Kaménev en particulier était un droitier conséquent qui n’avait jamais accepté les Thèses d’Avril de Lénine.

Jusqu’au mois d’août, Kaménev avait encore essayé de servir de passerelle vers la Deuxième Internationale en parlant ouvertement de participer à une conférence de paix proposée par les réformistes, à Stockholm. Cela allait à l’encontre de la ligne adoptée par les bolchéviks de ne pas y participer.

Après la tentative de coup de Kornilov, Kaménev avait sauté sur l’article de Lénine “Sur les compromis” et lui avait donné une interprétation extrêmement droitière et légaliste. Alors quand Lénine changea de ligne et soutint l’insurrection, Kaménev proposa, comme en atteste le PV du Comité central :

“Après avoir examiné les lettres de Lénine, le Comité central rejette les propositions pratiques qu’elles contiennent, appelle toutes les organisations à suivre seulement les instructions du Comité central et affirme encore une fois que le Comité central considère les manifestations de rue de tout type comme tout à fait intolérables.”

Cette proposition fut rejetée par le Comité central qui ne voulait pas encore refuser complètement les propositions de Lénine.


La peur demeure

Kaménev jouait sur la peur, la “convulsion du doute” comme l’appelait Trotsky, qui subsistait au sein du parti après la défaite de juillet. Ainsi faisant, il pouvait compter sur un soutien plus large qu’il n’avait jamais eu avant juillet. En particulier, il arriva à gagner Zinoviev.

Zinoviev était totalement convaincu qu’avec la défaite de Kornilov la perspective de Lénine d’un développement pacifique à travers la réalisation de “Tout le pouvoir aux soviets” était devenue éternelle. Il pensait aussi que si le Deuxième Congrès National des Soviets devait avoir lieu, ce qui n’était pas du tout certain, l’influence du bolchévisme grandirait toujours plus. Le gradualisme de Zinoviev, centré sur les développements au sein des soviets, est expliqué dans un article qu’il écrivit le 27 septembre :

“Selon nous, l’autorité qui a tout le pouvoir sur la Russie est le Congrès des soviets qui s’ouvrira le 20 octobre. Au moment où le Congrès se réunira, s’il peut le faire, l’expérience de cette nouvelle coalition [sous Kérensky] aura échoué et les éléments indécis s’associeront enfin à notre slogan ‘Tout le pouvoir aux soviets’. Chaque jour, notre force grandira.”

Dans cette perspective les décisions clé étaient laissées au hasard.


Les arguments contre un soulèvement

Zinoviev et Kaménev, soutenus par d’autres dirigeants bolchéviks comme Noguine, Rykov et Riazanov, soutenaient que l’appel de Lénine à l’insurrection était prématuré. Le moment n’était pas venu. Selon eux, les masses n’étaient pas prêtes. Kaménev en particulier pensait qu’une coalition des partis des soviets, y compris les bolchéviks, pourrait émerger de la Conférence démocratique, ligne à laquelle Lénine était fortement opposé.

Ainsi, alors que Trotsky martelait à chaque intervention qu’il faisait à cette conférence la nécessité d’un pouvoir des soviets, Kaménev déclarait :

“La seule voie possible est que le pouvoir d’état soit transféré à la démocratie, non aux soviets des députés ouvriers et soldats, mais à cette démocratie qui est bien représentée ici. Nous devons établir un nouveau gouvernement et une assemblée devant laquelle ce gouvernement soit responsable.”

A une réunion du Bureau, il continuait sur cette ligne en assurant les menchéviks et les SR de l’appui des bolchéviks à un gouvernement “homogène et démocratique”. Il affirma : “Nous ne renverserons pas ce gouvernement. Nous le soutiendrons dans la mesure où il applique une ligne démocratique et mène le pays vers l’assemblée constituante.”

“Soutien dans la mesure où” était la formule pourrie que Kaménev et Staline avaient utilisée en mars et contre laquelle les Thèses d’Avril de Lénine étaient dirigées. Cette formule réapparut à la Conférence démocratique. Même la faillite de la Conférence démocratique et du pré-Parlement n’arrivèrent pas à faire bouger Kaménev. Il s’opposa au boycott jusqu’au bout.

L’affrontement final avec Lénine et Trotsky eut lieu une semaine après la réunion historique du 10 octobre. Un Comité central beaucoup plus large se réunit le 16 avec la participation des représentants d’autres comités.

A cette réunion, les indécis représentaient un fort courant au sein du parti. Bien que la résolution de Lénine pour une insurrection eut été adoptée avec 19 voix contre 2, une proposition de Zinoviev d’attendre jusqu’au Deuxième congrès des soviets fut battue avec 15 voix contre et 6 pour.

Cette résolution, à laquelle Lénine s’opposa fortement puisque ce n’était même pas sûr que le Congrès aurait lieu, montra l’importance du soutien dont bénéficiait Zinoviev. Ces forces-là étaient en faveur d’un soulèvement en principe seulement. Des dirigeants comme Kalinine parlaient du soulèvement comme d’un événement très lointain. Néanmoins la décision avait été prise.

Devant cette décision, Zinoviev et Kaménev trahirent le parti : ils firent tout de suite circuler aux militants une lettre contre cette décision. Elle révélait l’opportunisme profondément ancré au coeur de leur ligne. Ils y demandaient si la Russie était mûre pour l’insurrection et répondaient “Non, mille fois non !!!”.

Ils mettaient tous leurs espoirs dans les chances “excellentes” qu’avaient les bolchéviks de devenir la plus forte opposition au sein de l’Assemblée constituante. Et ils soutenaient, comme le dirigeant réformiste autrichien Rudolf Hilferding le ferait quelques années plus tard, que le pouvoir des soviets et la démocratie bourgeoise devaient être combinés :

“L’assemblée constituante peut s’appuyer seulement sur les soviets pour son travail révolutionnaire. L’assemblée constituante plus les soviets, voilà le type hybride d’institution vers lequel nous nous dirigeons.”

En fait, ils sous-estimaient la crise profonde de la Russie, la concevant comme quelque chose que l’assemblée constituante, qu’il fallait encore convoquer, pourrait résoudre. Trotsky remarqua plus tard que cette perspective était basée sur un “optimisme fataliste” qui lie “mains et pieds de l’avant-garde prolétarienne et qui en fait l’ombre d’une opposition de la bourgeoisie sous le nom de social-démocratie par le biais de la machine ‘démocratique’ de l’Etat.”

Alors que leur opposition au soulèvement pouvait être expliquée comme une erreur, alors que leur campagne au sein du parti pour renverser la décision du 16 octobre allait à l’encontre du centralisme démocratique, leur pas suivant fut, comme le dit Lénine, une trahison, digne d’un briseur de grève.

Dans un article publié par le journal de Gorky Novaya Jizn, qui n’était pas un journal du parti, Kaménev déclarait publiquement son opposition à la décision du Comité central d’un soulèvement. Il le fit alors même que cette décision n’avait pas été publiée pour des raisons de sécurité. Kaménev était en train de prévenir Kérensky du plan des bolchéviks.


Traîtres

Lénine fut ferme dans la lutte contre les indécis qui étaient maintenant devenus des traîtres. Zinoviev était d’accord avec Kaménev sur cet acte de trahison et fut accusé de co-responsabilité par Lénine. Lénine demanda leur expulsion du parti et écrivit : “Il n’est pas facile pour moi d’écrire sur ces personnes qui ont été un jour des camarades proches mais il me semblerait un crime d’hésiter maintenant car un parti de révolutionnaires qui ne punirait pas ceux qui ont clairement trahi serait voué à la mort.”

Il y a là une leçon pour tout révolutionnaire. Le parti avait décidé d’aller vers l’insurrection et cette décision avait été prise démocratiquement. Zinoviev et Kaménev avaient exprimé leur point de vue et avaient été battus : ils avaient ensuite trahi le parti. Pour Lénine, à ce point, la lutte contre les indécis, ne pouvait pas s’arrêter à mi-chemin. On ne pouvait pas la suspendre parce qu’il s’agissait d’amis et de camarades. Le sort de la révolution, la volonté de victoire imposait leur expulsion.

Mais il ne furent pas exclus. Staline alla jusqu’à publier un éditorial sur cette affaire critiquant le ton de Lénine et solidarisant avec Zinoviev. Mais par leur action Zinoviev et Kaménev avaient détruit leurs chances de renverser la décision du parti.

Après cette affaire, Lénine poussa avec encore plus d’impatience au déclenchement de l’attaque. A la veille de la Révolution d’octobre, interprétant chaque délai comme une hésitation potentielle, il déclara au Comité central :

“Je ne les comprends pas. De quoi ont-ils peur ? Demandez-leur s’ils ont cent soldats loyaux ou gardes rouges armés de fusils. Je n’ai besoin de rien d’autre.”

En fait, il avait gagné. L’attente jusqu’à fin octobre était due aux difficultés techniques plutôt que politiques. Ainsi donc, quand Lénine arriva, le soir du 24 octobre, à Smolny, le parti avait les choses bien en main. Grâce à Lénine, le facteur subjectif décisif, le Parti bolchévique révolutionnaire, était à la hauteur des tâches et du potentiel de la situation objective.


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