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22 avril 2002
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Comment la grève générale de 1926 en Grande Bretagne a été trahie
Les années qui suivirent la fin de la Première guerre mondiale furent des années de crise pour le capitalisme britannique. Malgré sa victoire sur lAllemagne, et les conditions très dures imposées au vaincu par le Traité de Versailles, lindustrie britannique demeurait très peu compétitive au niveau mondial.
Pour améliorer la rentabilité, les patrons britanniques devaient augmenter lexploitation. Mais ils allaient se heurter à un problème de taille, à savoir la force de la classe ouvrière, dont la conscience et le moral avaient été renforcés par la révolution russe doctobre 1917.
Ainsi, quand, en 1920, lors de la guerre dintervention des puissances impérialistes contre lURSS, le gouvernement britannique voulut envoyer des armes aux forces armées polonaises pour les renforcer dans leur guerre contre les bolcheviks, un Conseil dAction Syndicale appela à une grève générale pour empêcher lenvoi des armes et le gouvernement dut céder. Premier round aux travailleurs.
Neuf mois plus tard, les patrons cherchèrent à réduire les salaires dans le secteur-clé des mines de charbon. Malgré lexistence dune alliance formelle entre les syndicats de mineurs, de cheminots et de travailleurs des transports la Triple Alliance les autres syndicats refusèrent de soutenir les mineurs, qui furent battus. Le jour où la Triple Alliance refusa dagir allait prendre dans le mouvement ouvrier britannique le nom de vendredi noir.
Deuxième round aux patrons ! En trois ans, les salaires des mineurs chutèrent de 26%, ceux des sidérurgistes de 20% et ceux des travailleurs du textile de 20%. Dans la même période, environ 2 millions de travailleurs quittèrent les syndicats.
Malgré cette défaite, les travailleurs nétaient pas vaincus. En 1923, le nombre de grèves augmenta. Cette année-là, le premier gouvernement travailliste minoritaire fut élu.
Confrontés à la relance de léconomie allemande qui suivit léchec du mouvement révolutionnaire doctobre 1923, les patrons britanniques devenaient de plus en plus conscients quils devraient attaquer encore une fois les travailleurs s'ils voulaient briser lavant-garde les mineurs et affaiblir ainsi tout le mouvement ouvrier.
Ce fut lobjectif principal du nouveau gouvernement conservateur de Baldwin, élu en décembre 1924 à la suite de leffondrement du gouvernement travailliste.
En juin 1925, les mines de charbon allemandes recommençèrent à fonctionner à plein régime. Craignant pour leurs exportations, les propriétaires miniers britanniques déchirèrent immédiatement les accords passés avec les syndicats y compris sur lexistence dun salaire minimum et annoncèrent des réductions de salaire importantes. Comme le déclara Baldwin : Tous les travailleurs du pays doivent accepter des réductions de salaire afin de remettre lindustrie sur pied.
Le Conseil général du Trades Union Congress (TUC lunique centrale syndicale britannique) se solidarisa avec les mineurs, appela tous les syndicalistes impliqués dans le transport du charbon cheminots, travailleurs des transports, dockers à cesser le travail. Pas encore prêt à une confrontation généralisée, le gouvernement recula. Pour mieux sauter.
Malgré la liesse ouvrière qui marqua le jour où le gouvernement recula (connu sous le nom de vendredi rouge), la situation demeurait pleine de dangers. Tout en accordant une subvention salariale aux patrons des mines pour une durée de neuf mois et en établissant une commission pour étudier létat de lindustrie minière, le gouvernement préparait la confrontation à venir.
Comme la dit Winston Churchill, qui fut lun des avocats les plus ardents pour briser le pouvoir syndical : Nous avons décidé de reporter la crise dans lespoir de léviter, ou, si on ne peut pas léviter, de lemporter le moment venu.
Un véritable plan de guerre fut établi en secret. Le pays fut partagé en dix divisions, chacune dirigée par un Ministre ayant le pouvoir de contrôle sur les transports, le courrier et la distribution de nourriture et de charbon. Au même moment, le gouvernement créa des Comités de service volontaire et une Organisation pour le maintien des fournitures, avec pour objectif dorganiser des jaunes et de les former à conduire trains et camions. Enfin, une nouvelle force armée, la Réserve Civile de Police, composée dex-soldats loyaux, fut créée afin dimposer lordre et de protéger les jaunes.
Certains dirigeants syndicaux comprenaient bien ce qui les attendait. A. J. Cook, dirigeant des mineurs, ex-membre du Parti Communiste qui se disait toujours un humble disciple de Lénine, signala le danger :
Au mois de mai prochain, nous devrons faire face à la plus grande crise et à la plus grande lutte quon ait jamais connues et nous les préparons... Je me fous du gouvernement, de larmée et de la marine... Nous avons déjà battu non seulement les patrons mais aussi la plus forte armée des temps modernes.
Cette position reflète à la fois les forces et les faiblesses de Cook, et donc de tout le syndicat des mineurs. A la différence des autres dirigeants, il était prêt à lutter. Mais il ne comprenait pas limportance dune lutte politique et, malgré sa rhétorique, il ne comprennait pas lenjeu de la bataille à venir.
A deux reprises contre les ventes darmes au gouvernement réactionnaire polonais, puis le vendredi rouge le gouvernement avait dû reculer devant les syndicats, sans quune lutte ait lieu.
Le refus des bureaucrates dactiver la Triple Alliance le vendredi noir, alors quune lutte était nécessaire, était significatif de la véritable politique quils étaient capables de mener lors dune crise. Pourtant Cook ne le comprenait pas. Ou sil le comprenait il ne faisait rien pour les contrer. Pendant toute la crise qui allait suivre, il refusa systématiquement de rompre avec ses camarades bureaucrates au sein du TUC.
La grève arrive
En mars 1926, la Commission gouvernementale établie six mois auparavant rendit son rapport. Elle considérait que les mines nétaient pas rentables, quil fallait abandonner la subvention salariale et réduire les salaires, tout en préconisant une certaine intervention étatique.
Au même moment, les patrons de lindustrie métallurgique cherchèrent à imposer une augmentation des horaires non payée ! les sociétés (privées) de chemin de fer promirent des réductions de salaire et les patrons de la construction voulurent remettre en cause les conditions de travail. Tout était en place pour la confrontation la plus importante dans lhistoire de la classe ouvrière britannique.
Le syndicat des mineurs rejeta le rapport de la Commission, mais le manque de combativité du Conseil général, qui se contenta dappeler à la grève générale de manière rituelle, était consternant. Laile droite du TUC craignait avant tout de perdre le contrôle du mouvement.
Le dirigeant des cheminots, J. H. Thomas, le déclara nettement, à moins de deux semaines de la grève : Parler actuellement comme si, dans quelques jours, tous les travailleurs du pays allaient être appelés à faire grève, cest déchaîner des passions quon pourrait avoir du mal à contrôler.
Les principaux dirigeants du TUC espéraient que le gouvernement, comme en 1925, céderait devant la pression. Sil refusait de céder, il leur faudrait agir comme lors du vendredi noir de 1921: ils abandonneraient les mineurs.
Quelle fut la réponse de la gauche syndicale, notamment de la direction des mineurs secteur le plus concerné par cette trahison annoncée ? Ils préférèrent laisser les affaires entre les mains du Conseil général. Sous la pression du TUC, Cook accepta même que le Congrès des mineurs ne se prononçât pas sur le rapport de la Commission ! Pendant toute la grève, ni Cook ni une quelconque instance du syndicat des mineurs nappela la base à rompre avec les dirigeants traîtres.
En avril, les dirigeants du TUC recherchèrent un compromis avec le gouvernement. Mais les patrons sentaient quils pouvaient gagner. Les propriétaires des mines déclarèrent que le 30 avril ils fermeraient les portes à tous ceux qui nacceptaient pas les conditions de la Commission, et quà cette date prendraient effet une augmentation des horaires et de nouveaux accords salariaux locaux. La réponse du Conseil général était prévisible : la lâcheté systématique.
Le premier mai 1926, alors que lune des plus grandes manifestations ouvrières se déroulait à Hyde Park à Londres, une poignée de bureaucrates négociait. En fait, selon les propres dires de Thomas, ils sabaissaient : Jimagine que mes critiques habituelles diront que je mabaissais, et cest vrai. Dans toute ma longue vie je nai jamais supplié et imploré comme jai supplié et imploré toute la journée daujourdhui.
Comme cela était prévisible, un tel comportement ne fit quencourager le gouvernement dans sa démarche anti-ouvrière. Prenant prétexte du refus tout à fait correct des travailleurs du livre dimprimer un éditorial du journal jaune le Daily Mail attaquant une éventuelle grève générale, le gouvernement rompit les négociations. Les dirigeants du TUC eurent beau condamner les imprimeurs, le gouvernement poussa son avantage.
Sans enthousiasme, mais sans alternative, le Conseil Général du TUC appela à la grève générale le lundi 3 mai 1926. Les premiers jours, les métallos et les travailleurs des chantiers navals ne furent pas appelés à faire grève, le Conseil général préférant les garder en réserve.
La bourgeoisie, bien entendu, nétait pas aussi frileuse. Le 4 mai, les docks de Londres étaient occupés par deux bataillons de larmée, équipés de cavalerie et de blindés. Des navires furent remorqués dans les estuaires proches des grandes villes ouvrières Newcastle, Liverpool, Hull et Glasgow et les volontaires et la réserve de police, bien préparés, furent mobilisés.
Afin de faire passer son message anti-ouvrier et sa propagande, le gouvernement lança un quotidien, la British Gazette, dont le rédacteur en chef était Churchill. Chaque jour, cette feuille vomissait sa haine des travailleurs et appelait le peuple à sopposer à la grève. Elle était aidée dans son sale boulot par la BBC, récemment établie.
La naissance dun pouvoir ouvrier
Malgré ses désirs, le Conseil général fut obligé dorganiser la grève. Le 1er mai, il adopta une résolution demandant aux Trades councils (des comités locaux rassemblant tous le syndicats de la région) de créer des conseils daction non seulement pour assurer la grève mais aussi pour organiser les syndicalistes lors du conflit, dune manière la plus efficace, afin de préserver la paix et lordre.
La réalité de la grève obligea les Trades councils à aller beaucoup plus loin que ne le voulait le Conseil général. Les conseils daction, se réunissant quotidiennement, se structurèrent en plusieurs départements, organisant notamment le ravitaillement, une milice ouvrière et des bulletins locaux.
Certains conseils allèrent encore plus loin, et établirent des commissions qui réglaient les questions de finance et organisaient les piquets, la propagande, laide aux emprisonnés, le divertissement, le transport etc.
Lorganisation de piquets de masse afin dimposer la grève aboutit rapidement dans certaines régions à une dualité de pouvoir. A lest de Londres, dans les quartiers ouvriers de West Ham et de Poplar, tous les camions et voitures furent interdits, sauf ceux avec la permission du TUC.
Dans le bassin houiller de Fife, en Ecosse, les groupes de défense ouvriers empêchèrent lactivité des jaunes. Voici des extraits du rapport officiel qui fut tiré après la grève :
Lorganisation était bien huilée. Tout était arrêté il y avait même des piquets sur les voies des chemins de fer. Le Conseil organisa un service de courrier sans pareil : trois voitures, 100 motos et autant de vélos que nécessaire. Ce système couvrit tout le Fife, amenant et diffusant linformation et transportant des orateurs partout dans le pays... Après des attaques policières contre les piquets, le Corps de Défense, qui rassemblait 150 travailleurs au début, fut réorganisé. A la fin, nous étions 700, dont 400 dirigés par des travailleurs qui avaient été caporaux pendant la guerre, à marcher en formation militaire à travers la ville afin de protéger les piquets. La police ne sest plus montrée.
A Fife toujours, les grévistes prirent le contrôle des transports. Un mineur communiste décrit ainsi la situation : tous les véhicules devaient recevoir la permission du Trades council avant demprunter la rue principale... Pour être sûrs que personne ne passerait, les mineurs avaient mis une corde à travers la rue. Si le véhicule avait un permis, il passait ; sinon, il ne passait pas.
A Middlesborough, ville du nord de lAngleterre où il y avait des métallos, des mineurs et des travailleurs des chantiers navals, le Comité de grève central fut très efficace. Son secrétaire écrivait : On peut dire sans peur dêtre contredit que nous navons jamais connu une grève où la participation de tous les travailleurs a été si enthousiaste et si déterminée.
Le Comité se réunissait quotidiennement, organisait un comité durgence qui siégeait chaque nuit, et avait un système de communication basé sur des équipes de motocyclistes. Il fut si efficace que la police accepta de retirer la cavalerie et les policiers spéciaux, afin de maintenir lordre. De tels exemples se multipliaient partout dans le pays. Les travailleurs se montraient pleins dinitiative, organisant la grève avec conscience et montrant également que la population travailleuse navait nullement besoin des patrons.
Ce qui était tout à fait normal, chaque grève générale posant la question qui dirige ?. Les travailleurs britanniques, à travers les Conseils daction, montrèrent quils étaient capables de relever le défi et de bâtir un nouveau pouvoir, basé non sur les institutions formelles et sur le fond anti-démocratiques de la démocratie bourgeoise, comme le parlement, mais sur la participation active, sur lintervention quotidienne des travailleurs et de leurs représentants élus.
Néanmoins, la grève souffrait dune terrible faiblesse. Malgré les initiatives locales, malgré laction et le courage des masses, la direction restait entièrement entre les mains des bureaucrates du Conseil Général. Malgré lexistence des Conseils dAction, les divers secteurs en grève ne s'étaient pas unis à la base. Dans la plupart des régions, les mineurs étaient restés chez eux, sans chercher à nouer des liens avec les grévistes des villes proches.
Cette faiblesse organisationnelle, liée au fait que la direction de gauche et notamment Cook refusait totalement de rompre, et même de critiquer ouvertement la direction du TUC, laissa linitiative entre les mains des bureaucrates réformistes qui cherchaient à mettre fin au mouvement par tous les moyens.
Selon un dirigeant syndical des transports, le cauchemar des bureaucrates était le suivant : Plus la grève durait, plus le contrôle et lautorité passaient des mains des exécutifs responsables aux mains de ceux qui navaient ni autorité, ni contrôle.
Le vendredi 7 mai, les négociations entamées dès le début de la grève semblaient avoir trouvé une issue... en faveur des patrons. Les bureaucrates proposaient daccepter les réductions de salaire chez les mineurs, à condition que le gouvernement mette également en oeuvre dautres éléments du rapport de la Commission, notamment une politique dintervention dans lindustrie du charbon.
Le gouvernement de Baldwin resta de marbre, sentant bien la possibilité dune victoire totale. Selon Churchill la simple acceptation des réductions de salaire nest plus suffisante. Cest une lutte à mort. En effet. Churchill comprenait bien que les patrons avaient la possibilité de briser une fois pour toutes le pouvoir syndical, et que leur atout principal résidait dans la lâcheté des dirigeants syndicaux.
Le 11 mai, la direction syndicale était daccord : elle était prête à mettre fin à la grève et à accepter sans conditions les réductions salariales. Les mineurs refusèrent catégoriquement laccord. Ce qui nétait pas étonnant.
Néanmoins, le lendemain, les dirigeants du TUC offrirent une reddition totale au Conseil des Ministres. Baldwin refusa toute assurance, y compris sur la répression antisyndicale. La défaite des bureaucrates fut totale. Selon un ministre de lépoque, Lord Birkenhead leur reddition fut si humiliante quune sorte de réaction instinctive nous empêchait même de les regarder.
Les dirigeants du TUC étaient arrivés à leurs fins. Appuyés par les dirigeants du Parti Travailliste, ils avaient mis fin à la grève. Le 12 mai, après seulement neuf jours, la fin de la grève était annoncée, la trahison des mineurs était consommée.
Les grévistes furent stupéfaits. D'ailleurs, au début, le TUC eut du mal à imposer sa volonté anti-ouvrière : face aux tentatives de répression antisyndicale de la part du patronat, le nombre de grévistes continuait à augmenter ! Le 13 mai, la BBC elle-même était obligée de constater quil ny avait pas encore eu de reprise généralisée. En fait, il y avait 100.000 grévistes de plus !
Pendant plus dune semaine, les grèves se poursuivirent pour défendre les travailleurs au niveau local. A ce moment là, il était encore possible pour les mineurs de relancer la grève en sadressant aux centaines de milliers de grévistes. Mais pour cela il aurait fallu rompre avec la direction du TUC. Et cela, Cook, lhumble disciple de Lénine, nétait pas prêt à le faire. Le syndicat des mineurs accepta le fait accompli, tout en soulignant que la fin de la grève était de la seule responsabilité du Conseil Général et remercia tous les travailleurs pour leur démonstration magnifique de loyauté. Mais pas un mot de critique.
La fin et ses leçons
Trahis, isolés, les mineurs continuèrent leur combat pendant sept mois. Mais, à la fin du mois de novembre, affamés et démoralisés, ils durent céder devant loffensive patronale et accepter leurs conditions draconiennes. A cause de laction des dirigeants syndicaux, la grève générale de 1926 fut un triomphe... pour la bourgeoisie britannique. La campagne de répression antisyndicale qui sensuivit fit des dizaines de milliers de victimes. Des centaines de milliers de travailleurs quittèrent les syndicats et le taux de syndicalisation tomba au dessous du niveau davant-guerre.
Ce fut une terrible défaite pour les travailleurs. Ses conséquences se firent sentir longtemps sur le mouvement ouvrier. Pas uniquement parce quil fallut attendre 1945 et lécrasement de Churchill pour voir la conscience et le moral de la classe ouvrière remonter, ni parce que jusquà la défaite de la grande grève des mineurs de 1984-85 les gouvernements successifs ont considéré les mineurs comme leur ennemi numéro un.
Non, les conséquences les plus tragiques de cette défaite et de cette trahison, cest que les leçons nont pas été assimilées. En effet, lors de la grève de 1984-85 un événement comparable à la grève de 1926 par son ampleur et par les conséquences réactionnaires qui découlèrent de la défaite ouvrière les mineurs ont refusé de rompre avec les dirigeants droitiers du TUC, bien que ces derniers aient refusé systématiquement de les soutenir.
Plus frappant encore, en 1984-85, les mineurs, comme leurs grands-pères en 1926, étaient dirigés par un homme de gauche Arthur Scargill qui, malgré sa rhétorique de gauche, malgré la totale loyauté dont il bénéficiait de la part des mineurs de base, refusa de dénoncer ses camarades bureaucrates et encore moins dorganiser la base contre eux. En 1984-85, comme en 1926, les résultats furent catastrophiques pour les travailleurs.
Les travailleurs de tous les pays doivent retenir les leçons de la grève générale de 1926, et comprendre toute limportance quil y a à organiser les travailleurs de la base autour dun programme de lutte et aussi de rupture avec les dirigeants bureaucratiques. Ils doivent aussi se rendre compte que si un dirigeant de gauche, aussi admirable soit-il, ne parvient pas lors dun conflit denvergure à rompre avec sa politique réformiste, il devient alors un allié dangereux avec qui il faut rompre, sinon léchec est inéluctable.
Trotsky, le Parti Communiste et le mouvement de la base syndicale
Le Parti Communiste na jamais été fort en Grande-Bretagne, ne dépassant jamais quelques dizaines de milliers de militants, et est toujours resté dans lombre de son grand frère, le Parti Travailliste, à qui est affiliée la majorité des syndicats.
Néanmoins, au milieu des années 20, le PC joua un rôle important, notamment dans les syndicats. En 1924, sous linfluence de lInternationale Communiste, le PC lança un mouvement de la base syndicale, le Minority Movement. Son objectif était de rassembler tous les syndicalistes qui voulaient lutter contre les dirigeants bureaucratiques et pour un programme daction en défense des travailleurs.
Trotsky sest intéressé de près à cette initiative, et en particulier au déroulement de la grève générale et de la position du PC. Lévolution de la politique du PC nous permet de comprendre le début de la dégénérescence du mouvement communiste international, et aussi de tirer des leçons importantes pour la construction dun mouvement de la base syndicale en France aujourdhui.
Selon The Worker (Le Travailleur), les tâches du Minority Movement étaient les suivantes :
Dans chaque syndicat, les forces de la base doivent être rassemblées :
1) autour dun programme de lutte ;
2) autour de revendications concrètes pour la réorganisation et la consolidation des syndicats ;
3) autour de la nécessité de créer une nouvelle idéologie parmi les syndiqués;
4) autour de la nécessité de former et de développer une nouvelle direction pour remplacer lancienne.
Le PC avait commencé à organiser le Minority Movement au sein du syndicat des mineurs. A. J. Cook, qui avait quitté le PC en 1921, peu après sa fondation, fut élu à la tête du syndicat des mineurs avec lappui du Minority Movement.
Congrès
A son premier congrès, en août 1924, le mouvement rassemblait 270 délégués représentant plus de 270 000 travailleurs. Deux ans plus tard, à la veille de la grève générale, il rassemblait 547 organisations et plus de 957 000 syndiqués, soit 17% des syndiqués du TUC ! La plupart des dirigeants du Minority Movement était des militants du PC. Néanmoins, il ne constituait nullement un front pour le parti, ni un regroupement voué à une politique bêtement syndicaliste.
Il rassemblait tous les travailleurs qui voulaient lutter, quils fussent révolutionnaires ou non. Ainsi le programme daction du Minority Movement était profondément révolutionnaire.
Commençant par mettre en avant des revendications portant sur les salaires et les conditions de travail, le programme avançait des réponses organisationnelles à toute une série de questions qui allaient de lextension des syndicats à la création des comités dusine en passant par la création dune nouvelle direction révocable et responsable devant la base, pour arriver au besoin dune politique internationaliste, en particulier à légard de la jeune URSS.
Selon le PC, la participation des travailleurs à la lutte pour une telle politique syndicale les convaincrait de limportance de la politique révolutionnaire. Doù la nécessité pour le Parti de ne pas imposer sa politique au moment-même, mais aussi de ne pas la cacher.
Au début, cette politique honnête permit de critiquer les dirigeants de gauche et d'avertir la base du danger quils pourraient représenter. Voici par exemple ce qui soulignait le PC en octobre 1924, peu de temps après lélection de Cook à la tête du syndicat des mineurs :
Il serait suicidaire pour le PC et le MM de se fier à ce quon a appelé la gauche officielle... Cest le devoir du Parti et du MM de critiquer systématiquement ses faiblesses.
Les raisons de cette critique étaient soulignées par Trotsky dans un article analysant la nature de la gauche officielle :
Il doit être clairement compris que ce genre de gauchisme nest de gauche que lorsquil na pas dobligations pratiques. Dès que la question de laction est posée, laile gauche cède respectueusement la direction à la droite... Laile droite et laile gauche, y compris, bien entendu Purcell et Cook, ont la plus grande peur de commencer la lutte finale. Même là où ils acceptent verbalement linéluctabilité de la lutte et de la révolution, ils espèrent profondément quun miracle les sauvera. Dans tous les cas, ils freineront le mouvement, ils tergiverseront, ils attendront, ils céderont la responsabilité à dautres, et en réalité ils aideront Thomas dans toute question importante.
Malheureusement, après 1924, le PC britannique commença à souffrir des débuts de la dégénérescence de lInternationale Communiste. LInternationale allait cesser dêtre linstrument de la révolution internationale et allait devenir le pion de la bureaucratie soviétique sur léchiquier diplomatique international.
Dans sa phase initiale en Grande Bretagne, ceci prit la forme dune adaptation à la bureaucratie syndicale, avec comme objectif dutiliser cette force, comme en 1920, pour empêcher une éventuelle invasion impérialiste de lURSS.
Ainsi, au nom de la défense de lURSS bureaucratique, cest à dire du statu quo avec limpérialisme, le PC refusait de critiquer les dirigeants de gauche et finit par faire comme eux... par suivre la droite.
A la veille de la grève, le Minority Movement soulignait que dans aucune circonstance les Conseils dAction ne doivent remplir le travail des syndicats. Leur tâche est de faire en sorte que toutes les décisions du Conseil Général et des directions syndicales soient exécutées.
La conclusion logique de cette politique fut le mot dordre principal du PC lors de la grève : Tout le pouvoir au Conseil Général du TUC. Lespoir, ou plutôt lillusion, du PC était que la gauche prendrait le pouvoir au sein du TUC, et donc dans le pays.
Les conséquences de cette politique furent désastreuses. Au moment où il aurait fallu organiser les formes de démocratie ouvrière afin de rompre avec la direction du TUC, le PC appelait à renforcer cette dernière ! Ne rencontrant aucune opposition réelle de la part du Minority Movement, la direction du TUC eut tout loisir pour mener sa politique anti-ouvrière et de trahison, malgré limplantation réelle du mouvement parmi les syndicalistes de base.
Selon le PC de 1926, les masses navaient plus besoin dune politique révolutionnaire, mais plutôt du réformisme musclé de Cook, même s'il était finalement inefficace. Cette politique à son tour ouvrait la voie à la droite.
Comme le souligna Trotsky, 18 mois après la fin de la grève : Un jeune PC, dont la seule force est celle de la critique et de la détermination, révèle au moment décisif quil possède un surplus de qualités du signe opposé. Au fond, il sagit dune mauvaise compréhension du front unique. Jour après jour on a répété au PC britannique que lunion avec Purcell et Hicks aiderait la défense de lURSS. Ceci ne pouvait pas ne pas avoir un effet sur la conscience du PC.
Tournants
Le refus de rompre avec la gauche, et même de la critiquer le moment venu, allait coûter cher au jeune PC. De plus en plus soumis aux derniers tournants de Moscou, le parti dut ensuite justifier le refus de Moscou de rompre avec la direction droitière du TUC après la fin de la grève, et de maintenir le cadre du Conseil anglo-soviétique entre les deux appareils syndicaux.
De plus en plus discrédité parmi les militants de base, le PC narrivait même pas à sintégrer dans lappareil syndical -- fortement travailliste. Deux ans après la fin de la grève le Minority Movement fut interdit par le TUC et il seffondra lannée suivante.
Lexpérience fut terminée, achevée par le poids croissant de la bureaucratie stalinienne en URSS et son influence néfaste sur toutes les sections de lInternationale Communiste.
Comme la dit Trotsky en 1931, résumant lexpérience dans une lettre aux trotskystes français :
Les masses ne connaissaient comme chefs du mouvement que Purcell, Hicks et Cook à qui Moscou apportait dailleurs sa garantie. Ces amis gauchistes, à la première épreuve sérieuse, ont honteusement trahi le prolétariat. Les ouvriers révolutionnaires ont été désorientés, sont tombés dans lapathie et ont reporté sur le PC lui-même leur déception, alors que le parti navait constitué quun élément passif dans ce mécanisme de trahison. Le Minority Movement disparut presque totalement : le PC retourna à létat de secte impuissante. Ainsi, par suite dune fausse conception du parti, le plus grand mouvement du prolétariat anglais, qui déclencha la grève générale, non seulement na pas réussi à ébranler lappareil de la bureaucratie réactionnaire, mais la au contraire renforcé et a compromis pour longtemps le communisme en Grande Bretagne.
La conclusion est claire : la création dun mouvement de la base syndicale constitue un élément important de la politique révolutionnaire. Mais son utilisation opportuniste, comme celle imposée sur le PC britannique par les staliniens, conduit inévitablement à leffondrement et au discrédit de toute lorganisation. En 1926 en Grande Bretagne, comme ailleurs depuis, le stalinisme sest révélé le fossoyeur de la révolution.
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