pix_transparent
pix_transparentpix_transparent
4 octobre 2000
pix_transparent
Pologne 1980-81 : les travailleurs en lutte contre le stalinisme

Il y a vingt ans, en août 1980, les travailleurs polonais ont défié le pouvoir stalinien par des grèves de masse et la création du syndicat Solidarnosc ("Solidarité"), fort de 10 millions de membres.

Pendant dix-huit mois, la Pologne connaît un bouleversement politique majeur qui aurait pu déboucher sur une véritable révolution politique. La bureaucratie a su reprendre le dessus et mater la révolte, mais ces événements ont marqué le début de son déclin, jusqu’à l’effondrement du régime en 1989.

Et, comme les autres révolutions dans toute l’Europe de l’Est, le mouvement polonais de 1980-81 s’est caractérisé par une grande radicalité des travailleurs à la base mais aussi par une direction traître qui visait la restauration du capitalisme.


Un prolétariat combatif

Le prolétariat polonais a une longue tradition de luttes :
• En 1931, il donne naissance à la tactique des grèves avec occupation des usines, une forme de lutte connue d’abord sous le nom de "grève polonaise" et qui fut ensuite exportée et appliquée aux USA par les immigrés.
• En 1956, les travailleurs de Poznan se mettent en grève ; la répression policière fait des dizaines de morts. Le parti stalinien, le POUP, est secoué par une crise profonde ; un certain Gomulka, prétendu réformateur, arrive au pouvoir mais les quelques concessions économiques et politiques qu’il annonce sont vite oubliées.
• En 1970-71, les mêmes revendications sur les salaires, les prix, les normes de production sont au coeur d’une nouvelle vague de révoltes ouvrières. Les travailleurs de Gdansk, de Gdynia et surtout de Szczecin occupent les rues et saccagent les locaux du parti. La répression est brutale et fait des centaines de morts. Gomulka est remplacé par Gierek, sans que cela change quoi que ce soit sur le fond.
• En 1976 les mêmes scènes de révolte et de répression se déroulent à Varsovie, à Radom et à Plock. Mais quelque chose est en train de mûrir dans la conscience des travailleurs : la nécessité de construire des liens avec les autres usines en lutte, d’unifier la lutte, bref de construire une organisation des travailleurs.

Ainsi une poignée de dissidents regroupés dans le KOR (Comité de Défense des Travailleurs) commence à publier un bulletin d’information sur la répression contre les travailleurs : voient ainsi le jour Robotnik (Travailleur), dont la circulation varie 10 000 à 20 000 exemplaires, et Robotnik Wybrzeza (Travailleur de la Côte) où pour la première fois apparaît la revendication d’un syndicat libre. Les bases du mouvement de 1980-81 sont jetées.


Le lancement du mouvement

Dans les années 70, le régime de Gierek avait essayé de financer un nouveau cycle d’industrialisation par des emprunts massifs auprès des banques occidentales. Mais ces sommes furent gaspillées par l’incompétence et la corruption systématique des bureaucrates, si bien qu’à la fin de 1981, la Pologne est au deuxième rang des pays les plus endettés du monde par rapport au nombre d’habitants.

En juillet 1980, l’augmentation des prix de la viande et de la charcuterie décidée par le gouvernement est contrée par une nouvelle série de grèves. Partout on exige des augmentations salariales, le retour aux anciens prix, l’annulation des nouvelles normes de production. L’hésitation des bureaucrates staliniens se reflète dans la valse des prix à la cantine de l’aciérie Huta Warszawa :
• 1er juillet : introduction des nouveaux prix
• 3 juillet : de 7h à 12h retour des anciens prix, de 12h à 14h retour des nouveaux prix, ensuite les anciens prix jusqu’au 5 juillet...

La grève de protestation s’étend jusqu’aux chantiers navals de Gdansk qui déclenchent l’occupation, notamment à cause du licenciement d’Anna Walentynowicz, militante de Robotnik Wybrzeza ; d’ailleurs, parmi les nouvelles revendications avancées par les grévistes, il y a celle de la libération de tous les prisonniers politiques.

Quand les autorités essayent de faire imprimer des tracts contre la grève, les typographes entrent en lutte et menacent de détruire les machines.

Ensuite, Gdansk voit la création d’un Comité Inter-Entreprises (MKZ), exemple rapidement suivi par les autres centres industriels. Ce réseau de comités se regroupe ensuite au sein d’une organisation nationale : c’est la naissance de Solidarnosc.
Il n’est donc pas étonnant que dans "les accords de Gdansk" négociés avec le gouvernement, il soit fait mention d’un "syndicat indépendant et autogéré", fait nouveau dans les pays staliniens, et qui ouvre une période de dix-huit mois de dualité de pouvoir entre la bureaucratie stalinienne et les organisations ouvrières.


La nature de Solidarnosc

Officiellement reconnu par les accords de Gdansk, Solidarnosc est plus qu’un simple syndicat :
• A sa base se trouve un réseau de comités inter-usines, les MKZ, qui constituent l’embryon des conseils ouvriers.
• Tous les secteurs en lutte - des étudiants et intellectuels jusqu’aux paysans - se reconnaissent dans cette lutte contre la dictature stalinienne, pour la justice et la liberté. Les faits sont parlants : en quelques semaines, sur une classe ouvrière forte de 13 millions de travailleurs, 10 millions prennent leur carte à Solidarnosc.
• Très rapidement, la simple existence de Solidarnosc menace les bases du pouvoir stalinien : la base ouvrière du POUP rejoint le nouveau syndicat, tandis que le syndicat officiel devient vite une coquille vide.
• L’action de Solidarnosc est toujours caractérisée par une très grande démocratie et un contrôle direct de la base sur les négociations. Si déjà en 1971 les négociations aux chantiers de Szczecin furent retransmises dans toute l’usine, en 1981 les négociations entre Solidarnosc et le gouvernement sont diffusées par téléphone. Tous les travailleurs qui le souhaitent peuvent vérifier l’action de leurs délégués !

Toutefois, la direction de Solidarnosc est tout sauf révolutionnaire. Au lendemain des accords de Gdansk, toutes les tendances confondues de Solidarnosc veulent calmer le jeu. Selon elles, la tache de l’heure est de consolider Solidarnosc pour arracher des concessions au pouvoir mais pas de lutter pour renverser le régime.

Et c’est là que se situe le problème. A l’époque, la Pologne est ce qu’on appelle un Etat ouvrier dégénéré de naissance, où le capitalisme a été détruit par l’action militaro-bureaucratique des staliniens, expropriant les travailleurs de tout pouvoir politique et imposant une féroce dictature anti-ouvrière au profit de la bureaucratie stalinienne.

Dans ces circonstances, il n’y a pas de possibilité de coexistence durable entre une bureaucratie au pouvoir et un syndicat exprimant les revendications ouvrières. Toute lutte contre le pouvoir économique des bureaucrates peut à tout moment se transformer en lutte contre leur pouvoir politique et constitue donc pour ceux-ci un défi inacceptable à long terme.


1981 : la dualité de pouvoir

L’automne 1980 voit la consolidation de Solidarnosc. Sa première grève nationale d’une heure est appelée à la fois pour montrer qu’elle est implantée dans chaque coin du pays mais aussi pour prouver sa capacité à diriger le mouvement. Mais le mouvement s’amplifie : à la mi-octobre, les grèves touchent 4 800 entreprises et les pertes de production sont évaluées à 650 millions de dollars.

Walesa et la direction de Solidarnosc, après avoir allumé le feu, se donnent à fond dans leur rôle de pompiers sociaux et appellent à la fin des grèves "sauvages" :
"Il semble que les troubles vont croissant dans notre pays, avec des débrayages par ci, des occupations par là, des grèves de la faim ailleurs... Même quand la cause est juste, il y a d’autres moyens de régler nos griefs que de faire grève."

Malgré cela, la situation reste très tendue.

Le 19 mars 1981, une occupation des militants de Solidarnosc à Bydgoszcz en faveur de la légalisation de Solidarnosc Rurale, le syndicat des paysans, est réprimée très violemment par 200 policiers : le passage à tabac est systématique et on compte 27 blessés.

L’émotion est énorme et la base pousse à une grève générale illimitée. Les revendications comprennent : la punition des responsables de la répression de Bydgoszcz, la légalisation de Solidarnosc Rurale, la libération des prisonniers politiques. La première grève est une réussite et une seconde se prépare. Mais à la dernière minute, Walesa, sous la pression conjointe du pape et du gouvernement, annonce son annulation et se contente de vagues promesses.

L’épisode montre le vrai visage du régime : le Bureau Politique du POUP dénonce Solidarnosc pour "avoir créé une situation d’anarchie" ; une majorité de la direction est même pour déclarer l’Etat d’urgence et envoyer la troupe contre le syndicat. Jaruzelski, chef de l’armée, s’y oppose et menace de démissionner.

Si d’aucuns y voient un signe de sa modération, son comportement est plutôt motivé par le fait qu’il sait que la situation est très incertaine et que l’armée pourrait se désintégrer dans la confrontation.


Les "radicaux" de Solidarnosc

Après l’épisode de Bygodoszcz, et plus encore après que la vague de grèves de Janvier à Mars 1981 se soit épuisée, la situation d’impasse devient de plus en plus claire pour tout le monde. Litynski, dirigeant du KOR, résume la situation :
"Nous sommes arrivés à une situation qui semble n’avoir pas d’issue. L’économie et l’Etat sont en train de se désintégrer. Nous pouvons discuter si cette décomposition résulte du sabotage conscient ou à moitié conscient du pouvoir ou de l’impuissance du pouvoir après les événements d’août 1980... Solidarnosc a accéléré dans un certain sens cette décomposition paralysante des organes du pouvoir. La stratégie qui consiste à rester à côté et regarder ce que fait le régime et passer des compromis avec celui-ci semble inefficace. Solidarnosc est inefficace et se trompe."

De toute évidence, la base exige que Solidarnosc prenne le pouvoir. Selon Bogdan Borusewicz, un autre militant du KOR :
"En ce moment, les gens attendent de nous plus que ce que l’on peut faire. Normalement, la société se focalise sur le parti. En Pologne aujourd’hui, la société se rassemble autour des syndicats libres. C’est une mauvaise chose. Il est donc de plus en plus nécessaire de formuler un programme politique. Il faudrait que le parti prenne l’initiative et retire de nos épaules le fardeau des attentes sociales du peuple. Mais est-ce qu’il le fait ? Aux yeux du peuple, le nouveau syndicat doit tout faire : il doit remplir le rôle d’un syndicat, participer à l’administration du pays, être un parti politique et agir comme une milice, c’est-à-dire s’occuper des ivrognes et des voleurs, enseigner la morale - et cela est un grave problème pour nous."

Pour faire face à cette pression et contrer la politique de collaboration prônée par Walesa, se développe au sein de Solidarnosc un courant "radical" autour d’Andrzej Gwiazda, de Marian Jurczyk, le candidat le plus populaire à la direction de Solidarnosc en opposition à Walesa, et de Rulewski, un des militants de Bydgoszcz.

En septembre 1981, au congrès de Solidarnosc, ces trois candidats rassemblent 45 % des voix. Pourtant, rien n’indique que cette tendance propose un programme différent de celui de Walesa.

Si elle revendique une plus grande démocratie au sein du syndicat, elle prône un partage du pouvoir entre l’Eglise, les staliniens et Solidarnosc, appuyé par un référendum populaire. On est loin du programme du pouvoir ouvrier, basé sur la création des conseils ouvriers et des milices ouvrières que la situation de plus en plus tendue appelle.


Pénurie et marches de la faim

Entre-temps, la situation économique devient catastrophique. En juillet le régime annonce un plan d’augmentation des prix de l’essence et de la nourriture de 400% et une réduction de 20% de la ration de viande. Les pénuries s’étendent : les travailleurs sont frappés de plein fouet par la crise.

Un représentant du gouvernement déclare : "en permanence, un tiers des travailleurs est en train d’attendre dans une queue". Les femmes sont particulièrement touchées, attendant souvent toute la nuit pour leur ration de nourriture.

La réaction la plus déterminée vient de la ville de Lodz, centre de l’industrie textile. Sous la pression de la base, et avec le risque réel d’une révolte qui échappe à la direction de Solidarnosc, le principe d’une semaine de protestation à la fin juillet contre la pénurie est décidé. Pendant trois jours, ce sont des défilés de bus et de camions, avec cortèges de foules importants.

Le quatrième jour est le point culminant avec la "marche de la faim". Pour la première fois, Solidarnosc appelle les travailleurs à descendre dans la rue - jusque là la plupart des actions se déroulaient à l’intérieur des usines, les travailleurs craignant la répression après celle qui avait suivi les manifestations de rue de 1970 et 1976. La crainte que la manifestation soit utilisée par le pouvoir pour organiser une provocation et ensuite la répression pousse la direction du syndicat à limiter le nombre de manifestants à 5000.

Finalement, c’est le débordement car 50 000 femmes défilent. Les pancartes, préparées par les travailleuses sans aucune consigne du syndicat, expriment leur colère : derrière la banderole de tête - "Affamés de tous les pays, unissez-vous" - les mots d’ordre vont de "Nous n’avons rien à perdre que la faim", "Trois équipes, la même faim" jusqu’à ceux dirigés contre le pouvoir stalinien : "Nous allons vers le communisme - prière de ne pas manger durant la marche".

Malgré cela, la direction nationale de Solidarnosc continue dans sa démarche de recherche d’un impossible compromis avec les staliniens.


L’autogestion

Contre Walesa, Kuron et Rulewski, plusieurs tendances apparaissent au sein de Solidarnosc qui reflètent, d’une façon très contradictoire, la pression en faveur d’une prise directe du pouvoir par la classe ouvrière.

On peut observer cette tendance au sein du mouvement pour l’autogestion. Les 14 et 15 avril 1981, des représentants de 17 grandes usines se rencontrent pour établir un "réseau" et discuter de la question de l’autogestion. En août 1981, plus de 3000 usines y participent. Ce mouvement pour l’autogestion regroupe des orientations différentes et parfois contradictoires :
• Face à la paralysie économique et aux graves pénuries, il reflète la méfiance des travailleurs envers l’appareil central de planification et sa capacité à faire face aux problèmes matériels de la classe ouvrière. Cette méfiance apparaît dans les revendications initiales du réseau qui se concentrent sur le droit des travailleurs à élire et révoquer leurs directeurs. Il s’agit d’un défi direct à la bureaucratie centrale.
• Il reflète une conviction partagée par de larges couches de travailleurs qu’eux seuls détiennent les connaissances et l’expérience nécessaires à la gestion de leur entreprise, avec la coopération des experts choisis.
• Il reflète aussi une méfiance croissante vis à vis du rôle de la direction de Solidarnosc dans la négociation et la collaboration avec la bureaucratie centrale.

Ce mouvement constitue une partie intégrante du combat de la classe ouvrière pour son émancipation et la destruction du pouvoir de la bureaucratie.

Cependant, une couche significative des cadres administratifs et techniques impliqués dans le mouvement prône ouvertement un programme de décentralisation massive et l’introduction de mécanismes de marché comme moyens pour assurer leur propre émancipation par rapport à la bureaucratie et aux mécanismes de planification centrale. Le mouvement pour l’autogestion leur offre la possibilité d’une stratégie visant à disloquer la bureaucratie centrale, sans pour autant organiser la lutte contre l’appareil d’Etat.

De même, les intellectuels sociaux-démocrates et catholiques y voient le moyen de rallier les travailleurs à une politique de restauration du capitalisme. En ce sens, le programme de Solidarnosc défend explicitement l’autogestion comme moyen de décentraliser l’économie et de consolider les forces de marché.

D’un autre côté, certains éléments tentent de faire du mouvement un moyen pour assurer un certain degré de pouvoir politique au prolétariat organisé en conseils ouvriers. Ainsi l’organisation de Solidarnosc à Lodz et le groupe de Lublin organisent un congrès de délégués et forment une fédération nationale des organes d’autogestion (KZNKPS).

Les militants du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale comme Schlajfer, conseiller du mouvement pour l’autogestion de Haute Silésie, et Kowalewski à Lodz, s’opposent à l’introduction de l’économie de marché et préconisent la lutte pour que la classe ouvrière prenne le pouvoir politique par l’intermédiaire des conseils d’autogestion.

Malheureusement leur programme ne constitue pas une rupture nette avec le réformisme. Ils proposent en effet un réseau de conseils ouvriers regroupés en une deuxième chambre à côté du Sejm (Assemblée) librement élu. Encore aujourd’hui cette idée d’une démocratie bourgeoise classique avec une assemblée, améliorée par une deuxième chambre représentant les associations, les syndicats, la "société civile", reste un dada de la LCR et de son courant international.

C’est une conception réformiste qui ne fait que renforcer les illusions dans la démocratie bourgeoise. Dans sa version polonaise, elle contient aussi l’autre classique du réformisme qui est la séparation entre économie et politique.

Le plus important dans ce mouvement était de se servir des embryons de démocratie ouvrière qu’étaient les MKZ, les comités inter-usines à la base de Solidarnosc. Il fallait les investir et les transformer en conseils ouvriers qui auraient eu de fait la direction politique du mouvement.

Ils auraient été des organes de lutte contre la bureaucratie et auraient permis aux révolutionnaires de lutter contre tous ceux qui souhaitaient transformer les comités en organes de participation administrative dans les entreprises ou en instruments de la restauration du capitalisme.

Ensuite, il fallait élargir ces comités en un conseil ouvrier national qui se donne comme tâche explicite la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière.


Le coup de Jaruzelski

Pour les staliniens, la clé de la fin de la dualité de pouvoir est l’armée. En effet, le parti est trop divisé pour répéter les coups de 1956 ou 1971.

A la base, la plupart des adhérents ont rejoint Solidarnosc et les dirigeants locaux sont soit remplacés à la demande des travailleurs, soit complètement discrédités.

Par contre l’armée, qui n’a pas connu les bouleversements ni l’agitation politique qui secouent le reste de la société, bénéficie d’une certaine popularité dans le milieu gouvernemental. A sa tête, Jaruzelski. Il a une réputation de modéré dans la population à cause de son refus tactique d’utiliser l’armée contre les grévistes en 1970, 1976 et 1980.

Face à l’impasse économique et politique, le recours à une solution "militaire" commence à faire son chemin dans les esprits.

Même Walesa n’est pas contre car il déclare tout simplement : "nous avons besoin d’un gouvernement fort et responsable avec lequel négocier".

En automne 1981, sous prétexte d’aider à résoudre la crise de distribution alimentaire, des officiers sont envoyés partout dans les campagnes d’abord, dans les villes ensuite, pour se préparer à prendre les postes clés à travers le pays.

Au début du mois de décembre, l’occupation de l’Ecole des Pompiers de Varsovie est réprimée de manière brutale avec l’intervention des forces spéciales de la police et des hélicoptères. Il s’agit d’un ballon d’essai : sans riposte majeure de la part du mouvement ouvrier, Jaruzelski sait que la voie est libre.

Dans les jours qui suivent, Walesa gesticule et tente désespérément d’achever les pourparlers avec le gouvernement, alors qu’il est clair que la confrontation est inévitable. La plupart des militants dans les usines s’y préparent en formant des milices ouvrières et la commission nationale de Solidarnosc met au point un plan contre les mesures antisyndicales.

Mais il est déjà trop tard. Pendant trop longtemps la direction du syndicat a prôné la fin des grèves et la dynamique du mouvement s’est essoufflée. Du temps précieux a été gaspillé alors qu’il aurait du servir à se préparer au coup de force et surtout à étendre l’agitation à l’armée et à la police.

Dans la nuit du dimanche 13 au lundi 14 décembre 1981, l’armée coupe toute communication, bloque les routes et arrête les dirigeants nationaux et régionaux de Solidarnosc réunis à Gdansk.

Les troupes d’élite sont envoyées dans les centres stratégiques de Solidarnosc : les chantiers Lénine, Nowa Huta, les usines Ursus, Katowice et les principales mines de Silésie.

Les travailleurs réagissent par une résistance héroïque avec grèves et occupations mais la grève générale ne se concrétise pas.

Une chape de plomb brise l’organisation de la classe ouvrière polonaise jusqu’en 1989, quand le même Jaruzelski cède le pouvoir à un Solidarnosc bien différent, désormais épuré de sa base ouvrière et réduit à un parti de droite ouvertement clérical et restaurationniste.

L’Eglise bénit la transition et se prépare à récolter les fruits de son travail de soutien : une influence retrouvée sur toute la société, en particulier sur les affaires familiales et la place des femmes.

Encore une fois, les masses ont été trahies par leurs dirigeants contre-révolutionnaires. Et cette fois-ci, le prix payé a été très fort : répression sanglante, mais aussi mise en place d’une politique restaurationniste qui a engendré des conséquences terribles pour le niveau de vie de la classe ouvrière polonaise.

Néanmoins, l’organisation, le courage et la détermination des travailleurs polonais montrent clairement la capacité du prolétariat de se libérer lui-même de l’oppression la plus brutale, à condition d’avoir une direction, un parti et un programme clairs et révolutionnaires, visant avant tout et toujours l’auto-organisation de la classe ouvrière et le pouvoir des travailleurs.


Le stalinisme est mort !

La crise révolutionnaire qui a fait trembler la dictature stalinienne en Pologne a été marquée par un débordement de radicalité de la classe ouvrière mais aussi par une direction qui a systématiquement mené ce mouvement dans l’impasse, en faisant miroiter une impossible coexistence pacifique entre la classe ouvrière organisée dans son syndicat et la bureaucratie au pouvoir.

Derrière cet emprise, derrière la force d’attraction exercée sur les masses par les mythes des syndicats libres, du marché, des élections libres et de la démocratie bourgeoise, se trouve l’énorme influence négative du stalinisme.

C’est le stalinisme qui a fait haïr non seulement l’idéologie marxiste aux travailleurs, mais aussi l’idée même d’économie planifiée, de conseils ouvriers, d’Etat ouvrier. Ce fut l’utilisation par les staliniens de ces mêmes termes pour justifier leur dictature qui les vida de signification et en fit des symboles à abattre.

Ce fut ce même discrédit qui facilita énormément la tâche aux forces restaurationnistes dans toute l’Europe de l’Est, où les travailleurs, après avoir renversé les bureaucrates, ont aidé ces mêmes forces à les déposséder de leurs conquêtes et à restaurer le capitalisme.

Aujourd’hui, tout cela fait partie du passé. En payant un prix énorme, les travailleurs commencent à se défaire de leurs illusions enversle capitalisme, le marché, la démocratie bourgeoise.

On peut regretter le gâchis d’une possibilité historique inédite, celle de la révolution politique et de la prise en main par les travailleurs du pouvoir dans les Etats ouvriers dégénérés.

Mais il faut souligner que les prochaines crises révolutionnaires n’auront plus à traîner le boulet du stalinisme.

Désormais les travailleurs pourront plus facilement se réapproprier les leçons historiques du marxisme révolutionnaire et en faire une arme puissante dans leur lutte contre l’impérialisme.




La religion, le nationalisme et la direction de Solidarnosc

La politique réformiste et utopiste adoptée par la direction de Solidarnosc peut s’expliquer par plusieurs facteurs, à commencer par le très faible poids des marxistes révolutionnaires et le discrédit profond jeté sur le marxisme par l’utilisation faite par la dictature stalinienne, et par la peur d’une intervention militaire de l’URSS (l’exemple avait déjà été donné en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968).

Mais deux autres facteurs idéologiques ont pesé énormément sur la dérive de la direction : le rôle de l’Eglise et le poids du nationalisme polonais.

La politique réformiste de la direction est avant tout celle du groupe de Lech Walesa, très étroitement lié à la hiérarchie catholique de Wyszynski et Glemp, tout deux agents du Vatican.

En effet, l’Eglise a joué et joue toujours en Pologne un rôle très réactionnaire. Grande propriétaire de terres avant la guerre, elle appuie la dictature du maréchal Pilsudzki dans les années 1930 et ne bronche pas lors de la répression sanglante des mineurs en 1931 ou celle des paysans en 1937.

Durant la seconde guerre mondiale, son silence sur la déportation et l’extermination des Juifs en fait la complice de la barbarie nazie.

Après l’arrivée au pouvoir des staliniens, elle se pose en gardienne des droits de l’homme, ayant toutefois comme but d’asseoir son pouvoir et ses richesses et de promouvoir sa conception réactionnaire de la société (antisémitisme, rôle des femmes).

Ainsi, en août 1980, le cardinal Wyszynski déclare : "Les grèves prolongées, les troubles possibles et la violence entre frères sont contre le bien de la société".

Au fond, l’Eglise s’est toujours bien accommodée de toute forme de dictature, que ce soit celle de Pilsudzki, des nazis ou des staliniens, préférant de loin la loi et l’ordre pour préserver ses privilèges.

Cette politique encourage naturellement le nationalisme. Celui-ci est très fortement enraciné dans la société polonaise.

Après des siècles d’oppression par les grandes puissances voisines, la Russie et la Prusse, le nationalisme polonais s’est chargé d’un chauvinisme anti-russe depuis 1917 qui ligote la classe ouvrière aux éléments capitalistes et cléricaux, au nom de l’unité de la société polonaise.

Walesa résume cette position dans sa célèbre formule "Nous sommes d’abord polonais et ensuite syndicalistes". Ainsi, jusqu’au bout, les dirigeants de Solidarnosc auront une confiance aveugle dans l’armée nationale, incapable selon eux de tourner ses armes contre les travailleurs.

La force politique la plus droitière au sein de Solidarnosc, la KPN (Confédération pour une Pologne indépendante), est aussi celle qui se réclame directement du nationalisme polonais. Revendiquant le retour aux frontières de la Pologne d’après 1918, cette force soutient explicitement la restauration du capitalisme. Le fait que les travailleurs polonais ont défendu, au nom de la démocratie, les dirigeants du KPN en tant que "prisonniers politiques", sans en même temps condamner la politique prônée par ces derniers, reflète la présence de forces contre-révolutionnaires au sein de Solidarnosc et montre les contradictions de ce mouvement.

Le KOR, formé d’intellectuels d’orientation social-démocrate ou catholique et de véritables militants ouvriers, et caractérisé par une courageuse défense des travailleurs victimes du régime, exprime une position qui est, à une nuance près, la même que celle de la direction.

Ainsi selon son dirigeant Jacek Kuron :
"Nous devons construire cette structure pluraliste par étape et graduellement démanteler le totalitarisme, pas à pas. Très lentement. Les buts du gouvernement et du mouvement démocratique sont complètement opposés. Mais la lutte entre les deux tendances, celle totalitaire et celle démocratique, doit être menée exclusivement par des moyens pacifiques."

En toute logique la poussée ouvrière est perçue comme une nuisance :
"La principale difficulté est que l’attitude du peuple envers le gouvernement, sous lequel ils ont dû vivre pendant trois décennies, est caractérisée par la frustration et une antipathie croissante dans tous les secteurs. Le résultat est que, quand il y a un conflit entre Solidarnosc et le gouvernement, peu importe la question, nous avons toujours un soutien très fort. De l’autre côté, tout accord, aussi favorable soit-il au syndicat, inspire chez les gens le mécontentement ou pour utiliser un mot plus approprié, la déception."

Avec de tels dirigeants, craignant l’action des masses, il n’est guère étonnant que le mouvement n’ait pas conduit aux pouvoir des travailleurs et à l’obtention de leurs revendications.


Haut


pix_transparent
logo_licr
pix_transparent
ecrivez—nous