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40 ans après la grande révolte étudiante et l'explosion ouvrière de Mai 68 nous mettons en ligne cet article paru dans Pouvoir Ouvrier (n24, été 1993) qui tire les leçons fondamentales de cet événement et montre comment notre tâche n'est pas de repéter ce mouvement mais de le dépasser. MAI 68 : AUX PORTES DE LA REVOLUTIONIL Y A DEUX MAI 68. D’abord, il y a l'image médiatisée d’une révolte étudiante, utopiste et parisienne. Selon cette version, le mouvement est venu de nulle part — «La France s’ennuie» écrivait Le Monde un mois auparavant — et composait des mots d’ordre libertaires («Sous les pavés, la plage », « L’imagination au pouvoir ») pour finir par s’incorporer a la société. Une jeunesse révoltée devenue sage, quoi de plus banal? Cette version s’appuie notamment sur les biographies de repentis de marque —— un ex-maoïste devenu magnat de la presse (Serge July, ancien directeur de Liberation), un ex-dirigeant des étudiants communistes mué en ministre « humanitaire » (Bernard Kouchner) ou encore un jeune dirigeant trotskyste qui s’est abaissé au rôle de conseiller de Fabius (Henri Weber, co-fondateur de la Jeunesse Communiste Révolu- tionnaire). Mais il y a aussi un autre mai, celui qui vit la révolte étudiante allumer la mèche d’une explosion ouvrière, où 10 millions de travailleurs firent grève, où De Gaulle fuit en Allemagne et où, pendant quelque jours, «tout » semblait possible. Mais le PCF s’efforça d’aider la bourgeoisie a tirer son épingle du jeu. Grâce a la politique réformiste des staliniens, la grève générale ne conduisit pas a la révolution, ni même a un gouvernement << de gauche », mais a la victoire temporaire de De Gaulle. Selon cette version — la vraie — le rêve des « groupuscules trotskystes » — selon l'expression de l'époque — qui prônaient tous, d’une façon ou d’une autre, la nécessité d’un lien entre les étudiants et la classe ouvrière, fut fondamental pour le développement de la lutte, même s’i1s furent vite dépasses par l’ampleur des événements. Selon cette version, l’événement—charnière que représenta mai 68 conduisit a la mise sur la touche de « l’Etat fort » gaulliste, l’affaiblissement du PCF, continu depuis lors, à l'existence d’un vide a gauche convoité par les réformistes en panne de soutien électoral, et à la création d’organisations centristes influentes se réclamant du trotskysme. Loin de n’avoir d'intérêt que pour les « quadras » nostalgiques, mai 68 a largement contribué à la création du cadre actuel de la vie politique de la classe ouvrière, et, plus important encore, apporte toujours une série de leçons fondamentales pour une nouvelle génération de jeunes pour qui la tâche n’est pas de répéter le mouvement de mai, mais de le dépasser. Un mouvement qui venait de loin chez les étudiants...L’explosion de colère de mai 68 n’était nullement «spontanée » au sens où elle viendrait de nulle part, n’aurait aucun précédent ni aucune raison d’être. D’abord, les étudiants avaient de quoi se révolter. Suivant les plans de 1a bourgeoisie en pleine restructuration, il fallait augmenter le nombre d’étudiants en les orientant vers des filières plus techniques plus utiles pour les nouveaux défis capitalistes. Les amphithéâtres furent rapidement archi-bondés, et des facultés devenaient vétustes peu de temps après avoir été construites. Par exemple, la faculté à Nanterre dans la banlieue parisienne, fut construite pour 7000 étudiants. A la rentrée 1967-68 il y avait 12000 inscrits. La cafétéria, quant a elle, ne pouvait accueillir que 100 personnes! Cette massification du corps étudiant fut mise en oeuvre en même temps que le chômage commençait a flamber. Le Veme plan prévoyait que de 450.000 chômeurs indemnisés en 1968,le nombre de chômeurs allait passer jusqu'à 600.000. Loin d’être assuré de son avenir, la jeunesse scolarisée commençait à se sentir perdue dans une société figée et indifférente à ses revendications. Dans la Vème République, créée par De Gaulle lors de son coup d’Etat constitutionnel de mai 1958, les jeunes n’avaient pas de place. La majorité était fixée à 21 ans et la rigidité culturelle imposée en haut lieu, était transmise par la seule chaîne télévision, l'ORTF, et par les quelques radios. La France collait à l’image de son Président : anachronique, bourgeoise et austère. Enfin, le gouvernement Pompidou proposait une «réforme» de l’Université qui n’en était pas une. En remplaçant le système de diplômes basé sur les certificats par un nouveau basé sur les années d’études, le ministre de l’Education nationale, Fouchet, posa une bombe à retardement. Le problème des équivalences entre les deux systèmes était assure de créer des injustices qui appelleraient des réactions de la part des étudiants. Mais le facteur le plus important qui conduisit à la politisation de la masse des jeunes fut la guerre du Vietnam. La tentative meurtrière de l'impérialisme nord-américain de rétablir son contrôle sur le sud-est asiatique, et la guerre courageuse menée par le peuple vietnamien, fut source d’inspiration pour les jeunes du monde entier. En France cette sympathie spontanée fut encore plus forte, en partie a cause des liens entre le PCF et le gouvernement nord- vietnamien. Ainsi le Comité Vietnam National et d’autres organisations de solidarité organisaient des manifestations, rassemblements et expositions pour renforcer le mouvement de solidarité, notamment parmi les jeunes. Dans le sillon de l'offensive du Tet lancée par le Vietcong au début de 1968, les actions de solidarité se multiplièrent : au moins une par semaine à Paris dans le seul mois de février 1968. En mars 1968 Pompidou, satisfait et complaisant, s’adres- sait a la jeunesse gaulliste : « Aujourd’hui, il est diffici1e de se révolter, car on ne sait pas contre quoi le faire. » En l’espace de deux mois, les jeunes allaient se révolter contre tout. ...et chez les travailleursDe la même façon, la grève générale de mai-juin 68 ne tomba pas comme l’éclair d’un ciel bleu : en 1967 et pendant les premiers mois de 1968, une série de grèves, d’occupation et de confrontation avec les «forces d’ordre » montra que la classe ouvrière devenait de plus en plus combative. Et, comme les étudiants, elle avait raison. En 1966, les salaires des travailleurs français étaient les plus bas de la CEE, les semaines de travail les plus longues (jusqu’à 52 heures dans certaines branches!), et les impôts les plus élevés. Pour mieux faire face a la fin des «trente glorieuses » qui s’annonçait à l'échelle mondiale, notamment lors de la crise de l'étalon—or, de la dévaluation de la livre britannique en 1967, et de la levée des contrôles douaniers au sein de la CEE prévue pour juillet 1968, le gouvernement Pompidou prépara de nouvelles attaques. A partir de mars 1967, il commença à rédiger des ordon- nances pour faire passer les pires attaques, notamment contre la Sécurité Sociale et l’emploi. Il allait en avoir besoin. En fevrier, a l’usine Rhodiaceta de Besancon, 3200 tra- vailleurs firent grève contre les menaces de chômage; le mouvement s'étendit rapidement aux autres usines Rhodia, notamment a Lyon, et aux filiales Cellophane et Nordsyntex. La CGT tenta de faire passer un accord avec le patronat; la majorité de grévistes, autour de la CFDT le refusa et main- tint la grève. 300 gardes mobiles occupèrent l’usine, signe de la détermination du gouvernement a faire passer l’accord. A la rentrée de la même année, des grèves éclatèrent au Mans et à Mulhouse en protestation contre les ordonnances et le chômage. Au Mans les CRS encerclèrent la ville; les bagarres furent rudes; a Mulhouse la préfecture fut attaquée par les manifestants. En janvier 1968 a Caen, les 4800 travailleurs de l’usine SAVIEM, filiale de Renault, se mirent en grève pour une hausse de salaires, passant rapidement à l'occupation de l’usine. Malgré un taux de syndicalisation très bas (autour de 6% des travailleurs) et une main d’oeuvre d’origine rurale et très jeune (la moyenne d’âge était de 25 ans), l'occupation fut très militante. Armés de frondes et de matraques, les jeunes travailleurs participèrent a plusieurs affrontements vigoureux avec les CRS. Liée au soutien massif venu d’autres travailleurs de la ville, cette volonté de lutte montra clairement que des sections de la jeunesse ouvrière étaient prêtes a en découdre avec le patronat. Enfin, les syndicats montrèrent a maintes reprises leur capacité à mobiliser les travailleurs, notamment autour de « valeurs sures » comme la Sécurité Sociale, dont ils furent effectivement les co-gestionnaires. Ainsi, le 13 décembre 1967, des millions de travailleurs participèrent a une journée d’action organisée par toutes les centrales syndicales pour protester contre le chômage et les attaques. Malgré le succès de cette journée, la quatrième protestation du genre, les syndicats ne voulurent pas faire plus que proposer une nouvelle journée d’action... en mai 1968. La direction politiqueParis sera le centre du maelström de mai pour deux raisons. D’abord, la plupart des étudiants s’y trouvaient : 200.000 étudiants sur 550.000 étaient dans la région parisienne. Ensuite, depuis le début des années 60, le milieu étudiant parisien était le centre d’une série de débats politiques entre tendances de gauche. Le résultat de ces débats fut l’affaiblissement des structu- res étudiantes « traditionnelles », notamment de l’Union National des Etudiants de France (UNEF), mais aussi de l’Union des Etudiants Communistes (UEC), qui organisait les adhérents du PCF en milieu étudiant. En conséquence, les « groupuscules » trotskystes ou maoïstes fleurissaient : la Jeunesse Communiste Révolution- naire (JCR - autour de 300 militants), liée au Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (SUQI) et l’Union des Jeunesses Communistes marxistes léninistes (U]C—ml, maoïste —- autour de 200 militants) furent les produits de scissions au sein de l’UEC en 1966, tandis que le Comité de Liaison des Etudiants Révolutionnaires (CLER—— lié à l’OCI de Pierre Lambert; autour de 500 militants) oeuvrait au profit d’une UNEP de plus en plus moribonde. L’UEC avait été largement détruite par les luttes fractionnelles entre trotskystes et maoïstes autour d’Althusser a l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Le PCF avait encore deux autres organisations de jeunesse, mais elles aussi furent en proie a la contestation. Les Jeunesses Communistes de France et l’Union des Jeunes Filles de France refusaient la mixité (!) et, a travers leur journal commun « Nous, les garçons et les filles » présentaient une image d’un « communisme » bien austère a une jeunesse qui commençait a toucher aux délices de la révolution sexuelle produite en partie par la pilule. Sans courroie de transmission efficace parmi les jeunes, et sentant les effets des scissions au sein de l’UEC, le PCF s’attaqua — parfois physiquement —— aux «groupuscules ». Dans le seul mois de décembre 1967 : • A Rouen, des militants du PCF empêchèrent physiquement la tenue d’une réunion de la JCR. • A Brive (Périgord), un tract PCF accusa Voix Ouvriere (VO—ancêtre de Lutte Ouvriere) d’être financée « par les flics et les monopoles » et attaqua physiquement les vendeurs de VO dans la rue. • A Lyon, le PCF attaqua une réunion de l’OCI et de Révoltes (le journal du CLER). • A l’usine Alsthom Saint-Ouen les diffuseurs du bulletin de VO furent attaqués par les militants de la CGT. Ces « arguments » physiques montraient que les staliniens craignaient de perdre leur influence auprès des jeunes, no- tamment dans les usines. La SFIO, quasiment moribonde, ne représentait aucune menace, ni pour le PCF, ni pour les « groupuscules ». Le champ était libre. Devant cette situation, le réflexe bureaucratique prima chez les staliniens. De plus en plus, le mensonge et l'amalgame devinrent leurs armes préférées tandis qu’ils retrouvaient l’esprit des procès de Moscou. Par exemple, en mars 1968 les lambertistes furent qualifiés des « fascistes de gauche » dans un tract du PCF diffuse sur la faculté d’Orsay. Ce n’est qu’en mai que le PCF toucha au nadir du mensonge. Mais même si les origines de mai 1968 sont compréhen- sibles et que, rétrospectivement, nous pouvons constater des expressions objectives du processus moléculaire qui avait lieu dans la jeunesse scolarisée et ouvrière, personne a l'époque ne prévoyait l'explosion. Jusqu’au mois de mai, le mouvement étudiant français faisait triste figure a coté du SDS allemand ou du mouvement italien. Les protestations contre la guerre du Vietnam a Paris n'étaient pas plus militantes que celles de Berlin, de Berkeley ou de Londres. Rien ne laissait prévoir qu’une grève générale de 10 millions de travailleurs éclaterait! Dans ce contexte, il n’est guère étonnant qu’Ernest Mandel, dirigeant du SUQI, se permit d’ironiser au dépens de l’OCI et de leurs camarades britanniques en avril 1968, en écrivant dans les pages de La Quatrième Internationale : « sauf pour les délirants, nous n’avons manifestement pas, dans l'immédiat, une perspective de renversement révolu- tionnaire de la bourgeoisie en France et en Grande-Bretagne. Nous n’avons pas une situation pré—révolutionnaire dans ces pays. » Du mouvement aux barricadesL’étincelle de mai partit de la faculté de Nanterre, ou la JCR et diverses tendances semi-anarchistes avaient organisé des protestations contre la reforme Fouchet (10.000 étudiants firent grève en décembre), contre la guerre du Vietnam et pour les libertés politiques sur le campus, qui avaient déjà conduit a des affrontements avec la police. Le 20 mars une manifestation de quelques centaines d’étudiants attaqua le bureau d’American Express a Paris. L’un d’entre eux, Xavier Langlade de la JCR, fut arreté. Le 22 mars 142 étudiants de Nanterre s'organisèrent en mou- vement pour demander la libération de Langlade. Le « Mouvement du 22 mars » naquit. Rapidement, les reven- dications s'accumulèrent. Prude et répressive, l'administration universitaire avait interdit la «circulation libre » dans les chambres de la cité universitaire. Les étudiants refusèrent cette pudibonderie et exigèrent d’être traités comme des adultes. Exigeant la liberté d’expression politique sur le campus, le Mouvement du 22 mars organisa des cercles de discussion rassemblant de plus en plus du monde. Deux incidents allaient obliger le mouvement a se dépla- cer de la nouvelle faculté banlieusarde vers les anciens am- phithéatres de la Sorbonne, et de là vers la scène politique nationale et internationale. Le 28 avril 1968, Daniel Cohn-Bendit, dirigeant charismatique du « 22 mars » et « juif allemand » comme le répétait la presse de droite (l’Humanité se contentant de ne rappeler « que » sa nationalité), fut arrêté a cause d’un tract signé « 22 mars » qui donnait la « recette » du cocktail molotov. La réponse de la réunion des organisations étudiantes donne une idée de l'ambiance de 1’époque : «on décida d’éditer une affiche manuscrite dénonçant le caractère sommaire de la technique de fabrication du cocktail molotov propose par le '22 mars’ et préconisant un procédé autrement plus élaboré et efficace »! Cette «provocation » attira l’attention d’«Occident », groupuscule fasciste, violent et bien organisé. Occident -— dont Madelin et Longuet, anciens ministres de Balladur, furent mi- litants — avait livré une guérilla contre les organisations de gauche depuis plusieurs années. En représailles au saccage par les maoïstes d’une exposition fasciste de soutien au Sud- Vietnam, Occident menaçait d’attaquer Nanterre, et no- tamment une journée «anti-impérialiste » annoncée pour le vendredi 3 mai. Le doyen de Nanterre, craignant la bagarre générale, annonça que la faculté serait fermée jusqu’aux examens en juin. A la place de la « journée anti-impérialiste », un meeting de protestation fut organisé à la Sorbonne, le 3 mai. L’ambiance est tendue dans le Quartier latin. Les flics sont partout. 400 militants du service d'ordre étudiant, bien armés, veillent sur les accès à la Sorbonne. Occident tentera une attaque mais fut repoussée par les flics. Vers la fin de l’après-midi, le rectorat menace de fermer la Sorbonne si les étudiants ne partent pas. Quelques minutes plus tard, la police attaque, armée de matraques. Dans la rue les pierres pleuvent sur les cars de police et la démonstration tourne a l'émeute, durant plusieurs heures. A la fin de la soirée la Sorbonne est fermée et occupée par la police, l’odeur acre de gaz lacrymogène flotte sur la nuit parisienne et plus de 600 étudiants sont emprisonnés. « L’opinion publique » est horrifiée. La crise est toute proche. Le lendemain, le syndicat des enseignants d’université, le SNESup, appelle à la grève le 6 mai —— événement significatif non seulement de la solidarité entre enseignants et étudiants, mais aussi de la volonté du syndicat et de son dirigeant maoïste, Alain Geismar : la grève est parfaitement illégale, en raison de l'absence de préavis. Pour sa part l'UNEF se réveille et appelle les travailleurs à se rendre à une manifestation de protestation à Denfert-Rochereau. Il s'ensuit une semaine de manifestations quotidiennes, chacune plus audacieuse, plus musclée que la précédente. . Le lundi 6 mai 30.000 étudiants manifestent pendant six heures. A deux reprises les flics attaquent mais sont vigoureusement repoussés. . Le 7 mai, 50.000 marchent sur les Champs Elysées et entonnent l'Internationale sur la tombe du soldat inconnu! . Le 8 mai le PCF décide de se rallier au mouvement et tente de le récupérer, en se mettant à sa tête. Le SO étudiant refuse et les bureaucrates sont obligés de se retirer. . Le 9 mai, à la suite d'une journée de débats non-stop dans la cour de la Sorbonne, un meeting de la ]CR à la Mutualité, prévu de longue date, est transformé en débat entre les composantes du mouvement. 4.500 étudiants se pressent dans une salle prévue pour 2.000 personnes et suivent une discussion entre trotskystes, maoïstes et anarchistes sur l'avenir de la lutte et sur les différences tactiques et stratégiques entre leurs politiques,notarnment sur le besoin d'un parti révolutionnaire. Le 10 mai est la journée-clé, le soir où tout bascule. Renforcés par le refus de céder de Peyrefitte, ministre de l'Education nationale, 30.000 étudiants se rassemblent pour une nouvelle manifestation. A l'initiative de Cohn-Bendit, la foule tente de reprendre la Sorbonne à la police: « Assiégeons les assiégeants ». Les chaussés sont dépavées et, vers la fin de soirée, des escarmouches commencent entre flics et étudiants. Venus sur place, des ministres demandent aux étudiants ce qu'ils souhaitent. La réponse est claire: les manifestants ne partiront pas tant que la police occupera la Sorbonne. Le gouvernement refuse toute négociation. Devant les charges répétées de la police, les étudiants déplacent des voitures, arrachent des arbres et entassent des pierres pour former des barricades. La « nuit des barricades» a commencé. Sous les pavés, la grèveLes combats de la nuit des barricades, relayés par la radio, frappèrent « l'opinion publique », déjà favorable aux étudiants. Le lendemain, les photos des journaux montrèrent la violence policière, le courage des jeunes et la destruction qui en avait découlé. Il était évident que le gouvernement courait au désastre.. Ce que constata Pompidou, de retour d'un voyage officiel en Afghanistan. Le 11 mai il annonça que le gouvernement allait céder sur toutes les revendications principales et que la Sorbonne serait réouverte aux étudiants le lundi 13 mai. En laissant aux étudiants leur victoire, Pompidou espérait désamorcer une crise encore plus grande. Il n'en fut rien. Le 13 mai comme prévu, une énorme manifestation de solidarité entre les syndicats et les étudiants prit la pavé à Paris pour célébrer la victoire. Entre 600.000 et 1 million de manifestants défilèrent dans la plus grande manifestation jamais vue dans la capitale. Partout dans le pays, des millions de travailleurs firent grève suivant 1es mots d'ordres des centrales syndicales. Le mouvement, d'abord limité aux seuls étudiants, voire aux seuls étudiants de Paris, devint un mouvement de classe et un mouvement national. Le refus du régime gaulliste apparaissait encore plus explicite puisque le 13 mai marquait le 10ème anniversaire de la crise politique ayant conduit à l'effondrement de la IVème République et au coup d'Etat constitutionnel de De Gaulle. Mais, bien entendu le pouvoir ne chancela pas encore et, le lendemain tout promettait de rentrer dans l'ordre. Cela aurait pu être la fin de l'histoire. Certes, les dirigeants syndicaux espéraient utiliser l'élan des étudiants pour renforcer leur campagne contre les ordonnances sur la Sécurité Sociale, mais ils ne cherchèrent pas à se servir des moyens politiques d'occupation et de manifestation employés par les jeunes. Loin de là. C'est sous la forme d'une pétition que les syndicats lancèrent leur campagne, le 15 mai! Mais loin de l'ambiance sur-excitée de la Rive Gauche, un groupe de travailleurs décida d'agir. Ce faisant, il allait allumer la deuxième mèche de mai, celle qui, en l'espace d'une semaine, allait conduire à une grève générale forte de 10 millions de travailleurs! A Sud-Aviation (Nantes), où un conflit salarial avait duré plusieurs mois, les travailleurs, encouragés par la victoire étudiante décidèrent d'en découdre. Le 14 mai ils lancèrent une occupation et enfermèrent le directeur et ses sbires dans leurs bureaux. Le lendemain la grève éclatait à Renault Cléon. Le 16 mai, c'était le tour de Renault Billancourt, à l'époque le symbole de la classe ouvrière autant que celui de sa direction stalinienne. Encore une fois, ce furent les jeunes travailleurs qui lancèrent le mouvement, contre la pression des dirigeants syndicaux. L'étincelle était partie. Très rapidement, la classe ouvrière presque toute entière se mit en grève. Parmi 15 millions de travailleurs, près des deux-tiers firent grève. Plus de 4 millions pendant trois semaines, plus de 2 million pendant un mois. A côté, juin 1936 - dernier grand soulèvement de la classe ouvrière française - faisait pauvre figure: trente ans avant mai 68, il y eut en tout et pour tout que 2 millions de grévistes! Les revendications des grévistes de mai étaient diverses: hausses de salaires, contre l'autoritarisme des managers, pour la défense de la Sécurité Sociale. La grève toucha toutes les couches de la société. D'abord la classe ouvrière proprement dite -les travailleurs des usines et des bureaux. Lundi 20 mai, les travailleurs de Michelin et de Peugeot se mirent en grève. Ces derniers n'avaient jamais connu de grève importante. Les usines Citroën furent occupées, tandis que les ports et les mines étaient en grève totale. De même, certains secteurs paysans déclarèrent leur soutien à la grève, tandis que les travailleurs des médias - les journaux, puis l'ORTF - se mirent en grève ou exigeaient le contrôle ouvrier sur les médias. Même des couches habituellement peu portées à la lutte revendicative, se mirent de la partie: l'Opéra, l'Odéon, les chauffeurs de taxi, les footballeurs. Aux laboratoires du Commissariat à l'Energie Atomique de Saclay, des conseils ouvriers furent organisés. Chacun occupa sa propre entreprise! Les conséquences furent évidentes: absence de transports, pénurie d'essence, soucis de ravitaillement. Comme toute grève générale, celle de mai 68 posait clairement la question: qui dirige? Le problème central était que les staliniens se mettaient à répondre: « les capitalistes! Le stalinisme au secours de la bourgeoisieLa grève générale, bien réelle, était entièrement non-officielle. Aucun syndicat n'y avait appelé, aucun syndicat n'en revendiquait la paternité. Et pourtant les syndicats, et d'abord la CGT soutenue par le PCF, cherchaient à en tirer profit et à limiter les dégâts. D'abord, il fallait immuniser les travailleurs contre l'influence des « groupuscules ». L'Humanité stigmatisa les participants de la « nuit des barricades» comme des « provocateurs» ou encore «la pègre». A partir du 15 mai, des manifestations se rendaient régulièrement de la Sorbonne à Billancourt. La CGT colla des affiches autour de l'usine, mettant en garde les travailleurs contre « des milieux étrangers à la classe ouvrière» qui « servent la bourgeoisie,.. La même tactique fut appliquée ailleurs. Là où les entreprises étaient occupées, les syndicats cherchèrent systématiquement à affaiblir l'organisation indépendante des travailleurs, en les renvoyant chez eux. Là où existaient des comités de grève (ce qui était loin d'être la règle), ceux-ci étaient largement composés d'anciens dirigeants syndicaux locaux. Par la suite, la CGT chercha à tenir le mouvement étudiant à l'écart des manifestations ouvrières. Ainsi, le 24 mai, deux énormes manifestations se déroulèrent à Paris, l'une organisée par l'UNEF, l'autre par la CGT. Dans les villes de province, c'était moins évident, et les deux mouvements se fondaient, des manifestations se multipliaient, menaçant le contrôle des dirigeants syndicaux et montrant la possibilité d'une force solide et unie contre le gouvernement. Le même jour, De Gaulle joua sa dernière carte en annonçant pour le mois de juin la tenue d'un référendum sur la « participation», déclarant qu'il démissionnerait si les électeurs votaient « non ». Cette proposition fut mal-accueillie à droite et à gauche. Mendès-France, dirigeant du PSU, déclara qu'« on ne discute pas un référendum, on le combat ». Seul le PCF dit qu'il jouerait le jeu bonapartiste, en appelant au Non. Profondément ébranlé par l'inefficacité de la tactique de De Gaulle, Pompidou entama les négociations de Grenelle. Les dirigeants syndicaux se sentaient à l'aise. Ils comprenaient bien le sens de la négociation, et, eux aussi, voulaient qu'elle aboutisse, pour mieux retrouver leur emprise sur les travailleurs et leur rôle d'interlocuteur auprès du gouvernement. A partir du 27 mai, la tâche des dirigeants syndicaux fut de vendre l'accord. A Billancourt, Séguy, dirigeant de la CGT, fut hué par les jeunes travailleurs qui rejetèrent la pauvre augmentation de 7% et le retrait de certaines attaques contre la Sécurité Sociale ou l'âge de la retraite, fruits d'heures de compromis de la part des directions syndicales. Partout ce fut la même histoire: la reprise ne se faisait pas. Ayant goûté à l'action et au contrôle de l'entreprise, les travailleurs voulaient plus que quelques miettes. Craignant le débordement, le 29 mai, le PCF et la CGT appelèrent une nouvelle fois à manifester. 600.000 personnes descendirent dans la rue, scandant « gouvernement populaire ». De Gaulle, effrayé, quitta la France pour Baden Baden, où il rencontra le Général Massu. A Paris certains ministres commençaient à brûler les archives gouvernementales. La fin du régime était dans l'air. Le lendemain, pourtant, c'était le début de la fin pour le mouvement. Connaissant bien le crétinisme électoral du PCF, De Gaulle opta pour le piège électoral en dissolvant l'assemblée. En même temps une imposante manifestation gaulliste était organisée aux Champs Elysées pour marquer la volonté de reprise de l'initiative par le pouvoir. Le PCF, qui avait déjà montré sa volonté de participer au référendum, sauta sur l'occasion de « renforcer» sa base parlementaire. il appuya la reprise pour mieux récolter les fruits électoraux, le 23 juin. Ou du moins, c'est ce qu'il croyait. Selon lui, le « gouvernement populaire» appelé le 29 mai sortirait des urnes. il utilisa toute sa force - notamment à travers l'action de la CGT - pour convaincre les travailleurs de rentrer et de canaliser leur action dans l'impasse électorale. La tâche fondamentale - l'extension et la généralisation des revendications du mouvement, d'abord à la population rurale et aux appelés du contingent, sur la base du contrôle ouvrier, la création d'une assemblée constituante et la lutte pour des conseils ouvriers - était entièrement possible. Le refus de remplir cette tâche par la CGT et le PCF fut entièrement politique: ils ne souhaitaient pas la disparition de la Vème République dans le soulèvement des masses. Les élections et aprèsDéçus mais pas battus, les travailleurs reprirent le travail petit à petit, faute d'une issue alternative. Mais la reprise ne se fit pas sans heurts. A Renault-Flins, occupé par les CRS, les étudiants vinrent au secours des travailleurs le 7 juin. Un jeune lycéen maoïste, Gilles Tautin, mourut noyé lors d'une charge des flics. La CGT parisienne dénoncera sans vergogne des groupes qui « agissent visiblement au service des pires ennemis de la classe ouvrière ». Quatre jours plus tard, à Peugeot-Sochaux, les travailleurs se remirent en grève. De dures bagarres éclatèrent avec les CRS : deux ouvriers, Henri Blanchet et Pierre Beylot, furent tués. En protestation, la CGT et l'UNEF organisèrent des manifestations - séparées. Celle de l'UNEF, sans doute noyautée par des provocateurs policiers, dégénéra en barricades et bagarres. Ce fut la fin du mouvement. Le lendemain, le gouvernement sauta sur l'occasion qu'il avait sans doute lui-même créé pour interdire onze organisations d'extrême gauche, dont l'UJC-ml, la JCR, VO, la FER et le PCI. Des militants - dont Pierre Frank, dirigeant du SUQI - furent arrêtés. La seule organisation qui échappa à l'interdiction fut le groupe « adulte» des lambertistes, l'OCI. Aux élections, ce fut la déroute généralisée de la gauche, et notamment du PCF. Les gaullistes obtinrent 55% des voix et reprirent le pouvoir, tandis que le PCF tombait de 73 sièges à 34. Plus frappant encore, dans les circonscriptions situés autour des grandes usines, où on avait pu voir son rôle, le PCF fut clairement rejeté. Par exemple, autour de Flins, le PCF perdit 25% des voix entre mars 1967 et juin 1968. Pourquoi une telle défaite? D'abord, parce que le système électoral était profondément anti-démocratique : la jeunesse de moins de 21 ans n'avait toujours pas le droit de voter, et autour de 300.000 jeunes qui avaient atteint l'âge de la majorité ne purent voter à cause du refus de gouvernement d'actualiser les listes électorales. En même temps, il n'y avait que le PCF en lice; ni la SFIO ni le PSU -les deux autres forces de la gauche réformiste n'avaient un réel soutien de masse. Enfin, il faut ajouter le rejet que valait au PCF sa trahison de la grève et le fait que, pour des centaines de milliers de jeunes et de travailleurs, les élections étaient « un piège à cons». Le PCF paya cher le rôle qu'il avait joué en mai. Depuis, il n'a cessé de perdre son influence auprès des travailleurs en général, et des jeunes en particulier. Il avait la chance d'en finir avec la Vème République; il a choisit de la préserver. De plus, le vide politique à gauche que les dirigeants réformistes avaient pu constater lors des jours de mai et, plus encore, lors des élections, fut comblé en 1971 par la fondation du PS. Les premiers pas vers cette préparation de nouvelles trahisons de la classe ouvrière furent franchis en plein mai, lors de la réunion du stade Charlèty, ou l'aile « antistalinienne» du mouvement se réunit sous l'oeil bienveillant de Mendès-France, avec l'appui de Rocard, autre dirigeant du PSU. Bien qu'il n'ait pas remplit toutes ses promesses, toute sa potentialité, le mouvement de mai eut des conséquences profondes. Par la suite, « l'Etat fort» gaulliste fut largement démantelé sous Pompidou et la société française ouvrit ses vannes... pour mieux récupérer les éléments les plus vénaux. De même, la politisation de toute une génération de jeunes et l'expérience de la plus grande grève générale que l'Europe ait jamais connue, demeurent toujours dans les esprits. La « vacance du pouvoir» constatée durant les jours de mai aurait pu être remplie par les masses travailleuses et par les jeunes. Un parti révolutionnaire aurait pu canaliser l'énergie fantastique des masses vers de nouvelles formes de pouvoir. Voilà la tâche fondamentale, l'une des principales leçons de mai 68. Nous verrons d'autres événements comme mai 68, différents en ce qui concerne la forme, mais similaires en ce qui concerne les questions posées. C'est à nous d'assurer que, la prochaine fois, les masses apportent les bonnes réponses. Une situation révolutionnaire ?MALGRÉ L'ENTHOUSIASME des masses, malgré la violence des confrontations avec la police, la France ne connut pas une situation révolutionnaire en mai 68. Des éléments d'une telle situation ont surgi, mais ont aussitôt disparu lors de la reprise de l'initiative par De Gaulle. Dans certaines entreprises, la grève générale créa une dualité de pouvoir. Des dirigeants et des patrons ont été virés, et des éléments du contrôle ouvrier établis. Mais même si le pouvoir potentiel du prolétariat fut ainsi démontré, la bourgeoisie sut reprendre le contrôle total. Il n'existait pas une dualité du pouvoir au niveau de toute la société. Le Comité de Grève de Nantes était, malheureusement, une exception. Une majorité d'entreprises n'avaient pas de comité de grève, et les comités qui existaient n'étaient pas composés d'autres forces que les dirigeants syndicaux locaux. Là où des comités ouvriers-étudiants existaient ils furent d'abord des lieux de discussion, non des organes de front unique pour coordonner l'action. Au sein des organisations traditionnelles de la classe ouvrière, il n'y avait aucun signe de rupture profonde. Mis à part quelques individus, il n'y eut aucune protestation systématique au sein du PCF ou de la CGT contre leur politique de trahison. Pis, les organisations d'extrême-gauche n'ont pas senti l'importance de signaler le rôle traître des réformistes, ni d'organiser les rangs des syndicalistes et des militants du PCF pour pousser à la rupture avec la direction. En juillet, Waldeck-Rochet, secrétaire général du PCF, justifiera ainsi la stratégie de son parti : « En réalité, le choix à faire en mai était le suivant: Ou bien agir en en sorte que la grève permette de satisfaire les revendications essentielles des travailleurs et poursuivre, en même temps, sur le plan politique, l'action en vue de changements démocratiques nécessaires dans le cadre de la légalité. C'était la position de notre parti. Ou bien se lancer carrément dans l'épreuve de force, c'est-à-dire l'insurrection, y compris en recourant à la lutte armée en vue de renverser le pouvoir par la force. C'était la position aventuriste de certains groupes ultra-gauchistes. Mais comme les forces militaires et répressives se trouvaient du côté du pouvoir établi et que l'immense masse du peuple était absolument hostile à une pareille aventure, il est évident que s'engager dans cette voie c'était tout simplement conduire les travailleurs au massacre et vouloir l'écrasement de la classe ouvrière et de son avant-garde: le parti communiste. Eh bien! non, nous ne sommes pas tombés dans le piège. Car là était le véritable plan du pouvoir gaulliste. " Quel cynisme! L'alternative présentée par le PCF - soit une petite augmentation de salaire, soit l'insurrection armée - est complètement fausse. Tous les événements de mai indiquaient que la classe ouvrière cherchait à contrôler tous les aspects de la vie. On ne participe pas à la plus grande grève générale dans l'histoire de l'Europe pour une maigre hausse de salaire! Il fallait avancer des mots d'ordres transitoires, capables de renforcer le mouvement pour le contrôle ouvrier dans les entreprises, et appeler à un gouvernement ouvrier, de façon à démasquer le refus des dirigeants réformistes de prendre le pouvoir. Il fallait plus que de simples dénonciations pour briser l'emprise du réformisme sur la masse des travailleurs. De plus, il aurait fallu élargir le mouvement à d'autres couches de la population, notamment aux paysans et aux appelés du contingent. Ni la campagne, ni les forces armées dont une partie importante était composée d'appelés du contingent - n'ont participé au mouvement. Malheureusement, l'appel du 15ème régiment d'infanterie mécanisée de Mützig à la création de comités dans l'armée et qui proclamait que les soldats ne tireraient pas sur les grévistes fut unique en son genre. Une telle orientation, loin d'être impossible, aurait mobilisé la masse des travailleurs, leur fournissant les moyens politiques et organisationnels de rompre avec leur dirigeants réformistes. Sur cette base, des victoires importantes et durables auraient pu être arrachées, et des jalons posés vers la création d'un futur parti révolutionnaire. L'EXTREME GAUCHE ET LES ETUDIANTSTRËS INFLUENTES dans le mouvement étudiant parisien, les trois organisations se réclamant du trotskysme participèrent de façon différente au mouvement de mai. La Fédération d'Etudiants Révolutionnaires (FER), nouvelle mouture du CLER lambertiste, fut de loin l'organisation la plus conservatrice. Pendant la « nuit des barricades ", elle tint un meeting à la Mutualité. En sortant de la réunion, ses militants rencontrèrent les étudiants et leurs barricades. Mais pas pour se battre contre les flics! Dénonçant la nature « petite-bourgeoise " de la manifestation, déclarant que le seul mot d'ordre qui compte est celui de « 500.000 étudiants et ouvriers au Quartier latin lundi 13 mai ", les militants de la FER s'en allèrent, laissant les milliers d'étudiants - notamment des militants de VO, de la JCR, des maoïstes et des anarchistes face à la police, L'affrontement dura jusqu'à l'aube. Une semaine plus tard, Charles Berg, dirigeant de l'OCI et de la FER, justifiait cette action de couardise politique: « L'irresponsabilité d'un certain nombre de dirigeants du Mouvement du 22 mars et de la JCR appelant quelques milliers d'étudiants à reprendre seuls la Sorbonne, a vu une horrible boucherie être organisée par les forces d'ordre, tant il est vrai que de Gaulle ne pouvait admettre que le symbole de l'Etat, le Quartier Latin, se hérisse de barricades. 20 ou 30.000 étudiants ne pouvaient affronter les milliers de gardes mobiles et de CRS victorieusement. Ainsi, je n'ai pas peur de l'écrire, nous avons eu raison, après nous être rendus en cortège devant les barricades, d'appeler les étudiants à dissoudre cette manifestation qui nécessairement allait se transformer en boucherie » Berg, l'OCI et la FER avaient tort. D'abord, il n'y a pas eu de « boucherie» ce soir là, qu'elle soit « horrible», « nécessaire» ou non. Effectivement, les étudiants n'ont pu reprendre la Sorbonne, mais ils n'ont pas été battus non plus. Les affrontements avec la police ne sont pas un but en soi, certes, et là où on est minoritaire, il vaut mieux les éviter. Mais ceci n'était manifestement pas le cas la nuit du 10 mai. Les étudiants avaient déjà fait face à plusieurs reprises à la police, et il n'y avait aucune raison de refuser de participer. En fait, ce réflexe peu révolutionnaire des lambertistes s'expliquait par leur politique, prônant d'abord une orientation vers les organisations «officielles» – l'UNEF et les syndicats ouvriers (notamment FO). Toute idée d'organisation indépendante, hors de leur contrôle ou de celui des syndicats, resta étrangère aux lambertistes. Centrés sur leur projet de « 3500 jeunes à la Mutualité" pour leur réunion de juin 1968, la FER et l'OCI ne voyaient pas l'importance d'une lutte impliquant 30.000 étudiants! Comme cela était prévisible, le refus des lambertistes de participer aux combats de la nuit du 10-11 mai auprès des étudiants allait leur coûter cher. Malgré leur travail de longue haleine à l'intérieur de l'UNEF, après le 10 mai, la FER fut largement dépassée par le mouvement étudiant, au profit de la JCR, des maoïstes et de VO. L'une des organisations les plus influentes au sein du mouvement fut la JCR, qui jouait un rôle important dans le « 22 mars ». Jusqu'au 10 mai, son projet politique était d'essayer de reproduire le succès du SDS allemand en mobilisant la jeunesse scolarisée et en créant une sorte de « parti des jeunes » . Ceci montrait une évolution significative dans la politique de son organisation-mère, le Parti Communiste Internationaliste, qui depuis 1953 avait mené une politique d'entrisme au sein du PCF. Même lors de sa fondation, en avril 1966, la construction de la JCR s'inscrivait dans cette optique. Comme la JCR l'avait dit en annonçant sa création: « Il ne s'agit pas de créer un nouveau parti, le poids politique du PC et de la CGT rendrait cette perspective encore illusoire. La construction d'un parti révolutionnaire passe nécessairement par les organisations traditionnelles (PC et CGT) de la classe ouvrière, et ce n'est que par le développement d'une tendance de gauche dans le parti communiste que pourra naitre le parti révolutionnaire » 2 Les jeunes de la JCR avaient peut-être rompu avec cette perspective dans les faits. Mais leur politique pendant les premières deux semaines de mai demeurait empiriste et réactive, même s'ils mettaient toujours en avant, de façon assez abstraite, l'importance de la conjugaison des luttes étudiantes et ouvrières. La troisième organisation se réclamant du trotskysme, Voix Ouvrière, avait aussi effectué un petit « tournant » dans sa politique de construction, suite au mouvement étudiant. Cherchant d'abord à s'implanter dans les entreprises, VO faisait preuve de dédain pour les luttes étudiantes. A l'automne 1967, alors qu'éclataient les premiers combats contre la réforme Fouchet, VO tonnait: « En tant que telles, les revendications n'ont aucune chance d'aboutir parce qu'elles s'attaquent à un plan concerté de l'Etat qui n'est pas prêt de céder devant quelques 'excités' du Quartier Latin (...) La véritable lutte est à mener ailleurs: dans les usines, là où se trouve la seule classe révolutionnaire, le prolétariat (...) il faut que les meilleurs éléments de la Jeunesse universitaire, rompant avec leur milieu social se mettent au service des travailleurs et du socialisme.»3 Ce genre de moralisme véritablement petit-bourgeois n'a attiré que les éléments de la classe moyenne les plus culpabilisés. Les meilleurs éléments de la jeunesse se sont battus comme il fallait. Mais à partir de la fondation du «22 mars», VO comprit que quelque chose changeait et que la manière dont cette génération étudiante allait « se mettre au service des travailleurs» n'aurait rien à voir avec une quelconque culpabilité de ne pas être prolétaire, comme l'avait souhaité VO, mais en montrant un exemple aux travailleurs. Début avril, ses bulletins d'entreprise chantaient les louanges des luttes étudiantes partout en Europe: «Alors, vivent les étudiants! (...) les pouvoirs publics de tous les pays ont bien raison de craindre l'agitation étudiante: elle n'est pas dangereuse par elle-même pour l'ordre établi, mais elle pourrait bien être un exemple pour les travailleurs.»4 Mais même si - comme la JCR et la FER - VO prônait l'importance des luttes ouvrières, aucune de ces organisations ne disait concrètement comment faire le lien entre les étudiants d'un côté et les travailleurs de l'autre. Malgré des dizaines de milliers de tracts UNEF appelant les travailleurs à participer aux manifestations de la semaine du 6 mai, aucune campagne conséquente ne fut menée pour les amener aux manifestations, pour prendre contact avec les syndicalistes de base, ou pour appeler à des grèves de solidarité. Pire, les revendications spécifiquement étudiantes furent largement absentes de leurs publications. La spontanéité du mouvement avait tendance à hypnotiser les groupes révolutionnaires, les amenant dans le courant, vers les rapides. Malgré une ouverture béante, la « politique révolutionnaire" de ces groupes demeurait abstraite. 1 Combat 17.5.68 2 Tract de la JCR, s.l, s.d. (Caen 1966?). 3 Voix Ouvrière, 29.11.67, p4 4 Volx Ouvrière, 3.4.68,p4 L'EXTREME GAUCHE ET LA GREVECOMME l'ONT DIT deux des participants de mai, quelques semaines après mai : « Le PC refuse quoiqu'il advienne de poser sa candidature au pouvoir et le courant révolutionnaire qui se constitue sur sa gauche n'est pas encore prêt à le suppléer: ceux qui peuvent prendre le pouvoir, le refusent; et ceux qui le veulent ne le peuvent pas encore. »1 Les trois organisations se réclamant du trotskysme - la JCR, VO et l'OCI-FER- ont toutes compris que la question du parti était fondamentale, et que sans un parti révolutionnaire au sein des masses travailleuses, une victoire totale serait impossible. Mais ce principe de léninisme orthodoxe - aussi juste soit-il - ne recouvre qu'une partie du problème. l'absence d'un parti révolutionnaire, reconnu en tant que tel par les masses, était évidente. Mais au moins les «groupuscules» auraient-ils pu jeter les bases d'un tel parti en avançant clairement les éléments fondamentaux d'un programme révolutionnaire. Pis, d'une certaine façon, «l'absence du parti révolutionnaire» est devenu un alibi pour le refus de soulever des mots d'ordre de front unique à l'égard des dirigeants réformistes, avec comme objectif central de briser la mainmise de la direction actuelle sur les travailleurs. Avant tout, le parti est le programme. la nature révolutionnaire d'une organisation ne vient pas de son auto-proclamation, ni de son implantation chez les travailleurs: en dernière analyse, elle vient du programme avancé par l'organisation. Et là-dessus, encore une fois, toutes les organisations se réclamant du trotskysme ont fait faillite. La première urgence du mouvement était d'assurer le contrôle des travailleurs sur leur propre mouvement, pour faire barrage à toute tentative de la bureaucratie ouvrière de vendre la grève. Ainsi - comme l'ont exigé toutes les organisations se réclamant du trotskysme - il fallait lutter pour des assemblées générales dans les entreprises et pour l'élection de comités de grève, élus et révocables. De plus, devant la menace réelle de l'attaque policière, il fallait organiser des milices ouvrières pour défendre les occupations et les piquets de grève. Dans les quartiers, il fallait lutter pour l'organisation des comités chargés d'assurer le ravitaillement des grévistes. Tout cela peut paraître assez farfelu mais c'est pourtant ce qui se passa à Nantes, où un Comité de Grève de la ville prit le contrôle des transports et des entrées de la ville, organisa le ravitaillement et diffusa aux grévistes des bons qui furent acceptés en tant que « monnaie». par les commerçants. Malheureusement, cette haute potentialité de la grève générale. la possibilité d'organiser la société autrement, de répondre à la question «qui dirige?» . -« les travailleurs!» - ne fut que rarement atteinte. Mais il aurait aussi fallu avancer des revendications concrètes pour approfondir et focaliser la lutte des travailleurs, pour empêcher la trahison du mouvement par les dirigeants syndicaux et politiques. Là-dessus, le suivisme généralisé était à l'ordre du jour. Pour les lambertistes de l'OCI-FER. il fallait lutter pour "abrogation des ordonnances contre la Sécurité Sociale, pour les 40 heures, pour la garantie de l'emploi, pour une augmentation générale des salaires, et pour l'abrogation de la réforme universitaire et du Ve Plan. 2 Ce programme ne différait en rien des revendications syndicales, et ne faisait que reprendre ce qui était déjà dit dans des milliers d'entreprises par les directions syndicales. De même, par son mot d'ordre central, de construction de « l'arme de la victoire: comité central de grève »3, l'OCI-FER voulait poursuivre sa politique de la «nuit des barricades » : ne pas se couper des directions syndicales même là où ces dernières constituaient un obstacle à l'approfondissement de la grève. Voix Ouvrière, elle aussi touchée par le suivisme, oscilla entre la politique spontanée des travailleurs et celle des étudiants. Le 22 mai, VO déclara «Vive la grève générale! A bas l'Etat gaulliste policier et réactionnaire!»4 Mais que faire? Pour VO, les objectifs réels du mouvement étaient très différents: «les occupants ne rentreront pas chez eux, le travail ne reprendra pas avant qu'au moins les travailleurs aient obtenu pleine et entière satisfaction sur les revendications suivantes: 1.- Pas de salaire inférieur à 1000F. 2. - Retour immédiat aux 40 heures (ou moins, partout où c'est possible) sans diminution de salaire, avec répartition du travail entre tous. 3. - Paiement intégral des heures de grève, sans lequel le droit de grève ne signifie rien. 4.- Libertés syndicales et politiques entières dans les entreprises: droit de libre circulation de la presse et des idées, droit de réunion pour tous, à l'intérieur des entreprises. Cette série de revendications, avancée au moment où la grève générale était en pleine explosion, où 10 millions de travailleurs faisait grève et où la question du pouvoir était posée, fut complètement inadaptée à la situation, mais fut répétée à plusieurs reprises les jours suivants. Malgré ses promesses d'un « nouveau 36, mais un 36 dont nous ne nous laisserons pas arracher les victoires »6 et son appel contre « l'Etat policier», VO, n'arrivait pas à avancer des revendications autre que celles déjà soulevées par les travailleurs. Ce suivisme à l'égard de la conscience ouvrière spontanée s'accompagna d'un autre suivisme, à l'égard de l'action des étudiants. Le 28 mai, Jacques Morand écrivait qu'il faut" continuer le combat commencé sur le terrain où il a commencé, dans la rue. Ce n'est que dans la rue que l'on conteste réellement le pouvoir de Gaulle car ce n'est que là qu'est mise en cause la force qui le soutient: les bandes armées de ses policiers. 7 C'était là pur ultra-gauchisme : à la fin du mois de mai la contestation réelle du pouvoir avait lieu d'abord dans les entreprises sous occupation. Les combats de rue avec la police - avant tout une tradition parisienne et estudiantine - aussi impressionnants et médiatiques soient-ils, n'allaient pas ébranler la République. L'organisation des travailleurs dans des comités de grève et des milices, l'occupation des entreprises, étaient le moyen principal de construire un réel contre-pouvoir. Pour mettre en cause «les bandes armées», il fallait d'abord que la classe ouvrière se montre capable d'organiser la société autrement, et pas seulement de gagner une bataille de rue. La politique avancée par Morand, bien r-r-révolutionnaire, ne correspondait pas à la tâche de l'heure. Si, par malheur, VO avait été plus nombreuse, plus influente, telle «le» parti révolutionnaire, quelle aurait été la conséquence de cette politique? Ou bien VO aurait constitué" l'aile gauche . d'un mouvement ouvrier spontané suivant des revendications économiques, ou bien elle aurait sombré dans un insurrectionnalisme petit-bourgeois. Dans tout les cas de figure, sa méthode centriste et suiviste n'aurait pas permis de diriger les travailleurs vers la victoire. Comme tout centrisme, celui de VO - et de LO aujourd'hui - conduira les travailleurs à la défaite lors des grandes batailles. La JCR, sans doute en pleine évolution vers la gauche, comprit plus que les deux autres organisations l'importance d'avancer des revendications allant au-delà de la conscience ouvrière ou étudiante immédiate. Appelant à la nationalisation des entreprises occupées et au contrôle ouvrier sur la base des comités de grève, la JCR avança également l'ouverture des livres de comptes et signala le piège de la "cogestion" des entreprises.' Malgré tous leurs appels au besoin du « parti », deux éléments centraux de tout programme révolutionnaire étaient complètement absents dans l'intervention des trois organisations. D'abord, il fallait clairement signaler le rôle inévitable que joueraient les dirigeants réformistes, notamment les dirigeants syndicaux. Il était nécessaire d'armer les travailleurs devant cette menace, et de leur donner les structures- notamment au sein des syndicats et dans les entreprises (syndicalisation massive, mouvement de la base, élection des comités de grève) capables de mener à la rupture avec les directions réformistes. Après la fin du mouvement, bien évidemment, le PCF devint la cible de toutes les attaques. Mais il était déjà trop tard. Il est également frappant qu'aucune des organisations n'avança la question de la Vème République, de ses structures antidémocratiques, et, du moyen de les remplacer. La question d'une assemblée constituante, convoquée et défendue par les formes d'organisation que se donne la classe ouvrière, élue par tous les citoyens d'au moins 16 ans, aurait du être soulevée pour combattre le crétinisme parlementaire et anti-parlementaire. Cette revendication, liée au combat pour la construction de conseils ouvriers basés sur les comités de grève et d'entreprise, aurait pu conjurer l'inévitable appel aux élections fait par le pouvoir, et souder toute la population autour de la grève. Mais les militants de mai, sûrs, comme Voix Ouvrière qu'il fallait combattre le pouvoir" dans la rue ", ne comprenaient pas l'ampleur des tâches politiques qui les attendaient. . 1 Bensaïd et Weber, op. cit., p164 2 Informations Ouvrières 387, mai 68 3 Informations Ouvrières 388, 23.5.68 4 Voix Ouvrière 20.5.68, p1 5 Voix Ouvrière, 20.5.68, p1 6 Ibidem. 7 Voix Ouvrière 28.5.68 8 Avant-garde jeunesse 14,27.5.68, p5
8 mars 2008 Vous pouvez nous écrire à contact @ cinquiemeinternationale.org | |||||||||||||