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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

La France, les “Dix Thèses” d’Ernest Mandel et l’ombre d’une lutte fractionnelle

Le CC du PCI français eut lieu toute de suite après la fin du CEI, le 2-3 décembre 1950. Selon une “histoire” écrite par Bleibtreu et Cie juste avant la scission de 1953 et qui porte le titre éloquent “La lutte des trotskystes français contre le pablisme liquidateur” :

“Le malaise du CEI y est importé immédiatement. (...) A l’exception de deux membres du CC (Michèle Mestre et Corvin) dont Pablo a fait depuis deux mois ses porte-parole directs dans le PCI, le CC fait la critique des éléments révisionnistes introduits dans les thèses et refuse d’approuver le projet.” (1)

Ce n’est pas exactement la vérité. Lors du CEI, Bleibtreu fit présenter une série d’amendements qui furent acceptés. (2) Loin d’attaquer “les éléments révisionnistes”, ces amendements ne faisaient que donner une couverture “orthodoxe” à l’orientation avancée.

Ce qui n’a rien d’étonnant, car Bleibtreu, comme tous les autres dirigeants de l’Internationale, partageait la même méthode que Pablo, même si sur certaines questions tactiques ils étaient en désaccord.

Par exemple, à la suite d’un amendement de Bleibtreu, la pénétration du “mouvement des masses” fut avancée “afin d’en favoriser l’issue révolutionnaire”. (3) Ce qui, sur le fond, n’arrangeait en rien “les éléments révisionnistes” du document.

Lors de la réunion du CC, presque tous les militants s’opposèrent aux thèses, y compris Privas et Frank, membres du SI, qui refusèrent de voter la résolution de Mestre approuvant la ligne de la résolution du CEI. (4) Selon tous les témoins, la discussion fut rude, notamment avec George Clarke (“Livingstone”), dirigeant du SWP, membre du SI et bras droit de Pablo. (5)

Mais la seule résolution présentée au CC fut celle de Bleibtreu. Loin de rejeter la méthode du CEI, il cherchait à l’appliquer avec plus de force, en Chine, et critiquait les deux groupes chinois pour leur refus d’entrer au Parti Communiste Chinois! (6)

Un mois plus tard, le 6-7 janvier 1951, le CC se réunit une nouvelle fois, et malgré l’opposition de Clarke, adopta une série “d’annexes” à la résolution du CEI, rédigées par Frank, Privas et Bleibtreu, qui avaient comme objectif principal de nuancer les déclarations tonitruantes de la résolution à propos de la guerre. Mais ces nuances de changèrent pas la position fondamentale.

Ainsi, ces camarades déclarèrent que :

“La 3ème guerre mondiale serait le prix très dur de l’incapacité du prolétariat à faire triompher la révolution; son éclatement serait pour lui-même une grave défaite du prolétariat; le fait que cette guerre s’accompagnera d’une série de guerres civiles à une vaste échelle ou même qu’elle pourrait, dans son développement prendre le caractère d’une guerre civile ne change rien à cette vérité élémentaire.” (7)


Sur cette “vérité élémentaire”, ils avaient sûrement raison, mais sur le fond, bien qu’ils aient rappelé que les masses ne souhaitaient pas la guerre, (8) ils étaient d’accord avec la majorité du CEI : à cause du “processus révolutionnaire objectif” et “des rapports de force non-favorables à l’impérialisme”, la guerre conduirait à des guerres civiles qui, à leur tour, conduiraient à une évolution à gauche des partis de masse.

La différence sur la proximité ou non de la guerre et les raisons fondamentales de son déclenchement : pas de quoi pousser à une scission. Pourtant, c’est ce qu’allait se produire, à cause de l’impatience croissante du SI et du refus de la majorité du PCI de suivre le centralisme démocratique au niveau international.

Au milieu du mois de janvier 1951, Pablo publia son interprétation du document du CEI, “Où allons-nous?”, dans lequel il élabora sa position catastrophiste et adaptationniste à l’égard du stalinisme. L’ombre d’un combat fractionnel se développa alors, quand Frank et Privas réunirent à les membres “anti-pablistes” du CC. (9)

Mandel discuta avec Bleibtreu et Gibelin. (10) L’assurance qu’un document écrit par Mandel, connu sous le nom des “Dix thèses”, serait présenté au SI pour contrer les positions de Pablo, rassura les dirigeants du PCI. Sur cette base, la proto-fraction au sein de la direction du PCI décida de ne pas polémiquer ouvertement contre Pablo.

Mais Pablo se rebiffa, et l’opposition au sein du SI fondit comme neige au soleil.

Au cours des semaines suivantes, Privas, Frank et Mandel se rangèrent du côté du Secrétaire International; les “Dix thèses” ne furent jamais présentés à quelqu’instance internationale que ce soit. Elles ne furent publiées qu’en mai 1951, enrichies d’une préface de Mandel qui visait à limiter leur portée. (11)


L’opposition de la majorité du PCI


Le document de Mandel, adopté par le Congrès du PCI au mois de juillet 1951, joua pourtant un rôle important. Il fut présenté au Troisième Congrès Mondial comme un document capable de redresser les erreurs contenues dans les perspectives internationales.

Mais comme les “annexes” du mois de janvier, les “Dix thèses” n’exprimaient pas une rupture avec la méthode de Pablo et de la majorité du CEI, mais seulement une nuance “orthodoxe”. Mandel et la direction du PCI acceptaient le même point de départ que Pablo et Cie : “Depuis dix ans, la marche en avant de la révolution mondiale a emprunté les formes les plus diverses et les plus inattendues, et les combinaisons les plus hardies, les plus déroutantes (...) Il faut donc conclure que les partis communistes ne sont pas des partis réformistes dans ce sens, qu’ils peuvent, dans certaines circonstances exceptionnelles, conquérir de façon autonome le pouvoir.” (12)

Même si les Dix thèses précisaient que cela nécessitait une “véritable mobilisation révolutionnaire des masses prolétariennes, qui exige un véritable débordement du programme, de la politique et des formes d’organisation staliniens” (13), elles ne représentaient nullement une opposition qualitative à la méthode centriste de l’Internationale.

Sur la question de la guerre, les Dix Thèses avancèrent le même genre de nuances que les “annexes” : “C’est précisément parce que, à la veille de la troisième guerre mondiale, la révolution mondiale a atteint une montée plus menaçante et universelle que jamais, que cette guerre sera en premier lieu une guerre contre-révolutionnaire.” (14)

Enfin, le contenu de cette “montée révolutionnaire” était donné, bien entendu, par la Chine et la Yougoslavie, qui sont comparées à la Russie de 1917 : “L’expérience des révolutions yougoslave et chinoise — malgré toutes leurs faiblesses — confirme pleinement la prédiction de Marx que chaque révolution prolétarienne victorieuse surmontera en grande partie les faiblesses et les reculs de la révolution précédente.” (15)

A la réunion du CC, les 7-8 avril 1951, la majorité attaqua Pablo pour son “révisionnisme” et adopta des “contre-thèses” qui seront présentées au Congrès du PCI en juillet. Privas et Frank attaquèrent la position contenue dans les annexes écrites en janvier, sans aucune explication. Privas expliqua clairement la position du SI, selon laquelle “la lutte finale a commencé, y compris avec la direction stalinienne, la lutte finale a commencé avec les matériaux, les directions qui pré-existent, mais c’est la lutte de la classe ouvrière qui est déterminante et nous devons être avec et dans cette lutte finale.” (16)

Mais la position de Bleibtreu n’était guère différente : “Cette guerre est le règlement de compte final entre l’impérialisme et la révolution prolétarienne (...) Des éléments de guerre civile se développeront partout dans cette guerre (...) cette lutte là sera fondamentalement révolutionnaire et ira dans le sens de la liquidation de la bureaucratie.” (17)

A la fin de la réunion,il y eut vote sur les thèses du CEI. Lambert, peu sûr de lui-même sur les questions qui n’avaient pas trait au travail syndical, s’abstint. Celui qui sera, selon son propre mythe, parmi les plus grands “anti-pablistes” ne comprenait ni le sens, ni l’enjeu du débat.

Les différences entre la majorité du PCI et le SI seront clarifiées par la publication en juin 1951 de la réponse de Bleibtreu à “Où allons-nous”. Pour sa part, le SI répondit aux critiques émises lors du CC du mois d’avril, s’en prenant à l’idée — pourtant évidente — que le déclenchement de la guerre serait une défaite pour les travailleurs (“C’est faux d’un bout à l’autre” disait Mandel — (18)) et faisant apparaître des changements de position sur la question de l’imminence de la guerre.

Selon le SI, la réponse de Bleibtreu à Pablo était arrivée après la date de clôture du débat pour le Congrès, et elle ne parut que dans le BI du PCI. (19) Et pourtant, Pablo s’accorda le droit de répondre à Bleibtreu dans deux articles parus dans le BI international!

Pablo attaqua Bleibtreu pour ses illusions dans le PCY et le PCC. Selon le secrétaire international, Bleibtreu fut conduit “à nier, par surenchère sur l’Internationale et incompréhension, les très fortes survivances staliniennes dans les idées et le comportement des dirigeants des partis communistes qui ont rompu ‘objectivement’ ou même formellement avec le Kremlin.” (20)

Là-dessus, Pablo avait raison. Mais c’est lui-même qui avait joué le rôle de pionnier dans l’adoption de cette méthode. Son changement de position ne reflétait nullement une rupture avec cette méthode erronée, mais plutôt un changement de cible : au lieu de s’orienter vers le PCY, Pablo cherchait à s’appuyer sur les PC d’Europe.

Le Comité Central du SWP américain entra dans le débat, en écrivant une “Contribution à la discussion”. Ce document, adopté en juin 1951, ne fut jamais transmis à l’Internationale.

Selon certains, Clarke délégué du SWP “a jugé devoir le conserver par devers lui”.(21) La vérité est encore plus étonnante : de son propre aveu, Clarke l’a brûlé parce qu’il “avait honte”! (22)

Mais malgré la réponse émotionnelle et puérile de Clarke, le document était d’accord avec la résolution du CEI (y compris avec la “guerre civile internationale”), cherchant seulement à “développer et à renforcer” les thèses. En ceci, le SWP, comme Bleibtreu, ne dévia pas d’un pouce de l’orthodoxie centriste que l’Internationale commença à adopter à partir de 1948 :

“La possibilité et la probabilité que des mouvements de masse puissent passer dans quelques pays par-dessus la tête des partis staliniens ouvre deux variantes de développement. Si ces partis suivent les masses et commencent à suivre une voie révolutionnaire, cela conduira inévitablement à leur rupture avec le Kremlin et à leur évolution indépendante. De tels partis ne peuvent alors plus être considérés comme étant staliniens, mais tendront plutôt à avoir un caractère centriste, comme cela à été le cas du PC yougoslave. Mais les partis qui, dans des conditions de soulèvement de masse, restent totalement liés au Kremlin, développeront totalement leur caractère contre-révolutionnaire.” (23)



Lisez la suite

Pour “Où allons-nous?” de Pablo cliquez ici
Pour “Où va le camarade Pablo” de Bleibtreu cliquez ici
Pour une discussion de l’entrisme sui generis cliquez ici


NOTES
1 Cahiers du CERMTRI 47, p26
2 Le PCI attaqua Pablo pour les avoir... accepté. Le monstre! (Cahiers du CERMTRI 47, p26)
3 Thèses sur les perspectives internationales et l’orientation du mouvement de la Quatrième Internationale, novembre 1950, p5. La version finale se trouve dans Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p153
4 CR du CC du 2-3.12.50, supplément 159 à La Vérité, décembre 1950, p4
5 De façon internationaliste, les camarades du PCI l’avaient surnommé “le cowboy”.
6 Ibidem, p3
7 Cité dans La Vérité supplément n°167, avril 1951, p27-28
8 CR du CC du 6-7.1.51, archives du CERMTRI
9 M. Lequenne, A propos de la crise et de la scission de la section française (1951-1952), Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p484
10 M. Bleibtreu, Lettre ouverte au Camarade Ernest Germain, 4.7.51, p3
11 Les raisons de ce changement sont difficiles à décéler, aucune explication écrite n’étant avancée à l’époque par les participants. En 1953 la majorité du PCI parla de “menaces organisationnelles” contre Mandel, Frank et Privas (Cahiers du CERMTRI 47, p26). Pierre Frank n’en parle pas dans son livre “La Quatrième Internationale”, tout comme Livio Maitan dans sa “nécessaire mise au point” en réponse à l’analyse de Michel Lequenne. Lambert, pour sa part, colporte une conversation privée avec Frank, durant laquelle ce dernier aurait déclaré qu’il était menacé d’être viré du SI par Pablo, et que c’est pour cela qu’il a changé d’avis. (“Quelques enseignements de notre histoire”, p95). Pour sa part, le SWP expliqua plus tard que Pablo avait menacé de virer Mandel du SI (de quel droit?) mais que “Nous avons protesté contre ceci et l’avons empêché.” (Lettre de Dobbs à Healy, 18.11.53, International Committee Documents 1951-1954, t2, p127; SWP-US, 1974). Selon, Peng, membre du SI à l’époque, Pablo a même demandé l’accord du SWP pour exclure Frank et Mandel du SI, mais suite à l’opposition des américains, changea d’avis. (Peng Shu-tse, “Pabloism reviewed”, 1.1.55, The Struggle to Reunify the Fourth International (1954-1963) t1, p27; SWP-US 1977). Tous les participants étant morts, il semble peu aujourd'hui probably qu'on va un pouvoir éclaircir cette énigme mineure.
12 “Dix thèses” (15.1.51), Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p56
13 Ibidem, p55
14 Ibidem, p61
15 Ibidem, p63
16 PV du CC, avril 1951, archives du CERMTRI, p58
17 Ibidem, p12-14
18 E. Germain, Faux fuyant et confusion, ou : de l’art de couvrir sa retraite, La Vérité supplément 278, juillet 1951, p6
19 D’où les accusations de censure.
20 M. Pablo, Les objectifs inavoués d’une attaque de diversion, BI du SI de la QI 8, juillet 1951, p2
21 Note, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p217
22 International Committee Documents 1951-1954 (SWP-US, 1974), t1, p4. Le comble est que le SWP ne l’a su qu’au printemps 1953 quand Clarke l’a dit. Personne au SWP n’avait demandé comment le Congrès avait répondu au document!
23 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p221



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La Quatrième Internationale 1940-1953
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Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion