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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953
1951 : le Troisième Congrès Mondial
Le Troisième Congrès Mondial se tint entre le 16 et le 25 août 1951, et rassembla 70 délégués de 26 pays. Mais loin dêtre le plus grand rassemblement révolutionnaire depuis le temps de lInternationale Communiste révolutionnaire, il consacra la méthode centriste de la direction internationale.
Aucune critique conséquente ne séleva contre les positions de Pablo, Mandel, Bleibtreu, Healy et du SWP américain. (1) En adoptant la position dune guerre imminente et du besoin dune orientation entriste opportuniste à légard des partis ouvriers de masse, les bases furent jetées de la scission de novembre 1953.
Pis, la section bolivienne, qui huit mois plus tard serait confrontée à une situation révolutionnaire dans laquelle elle jouerait un rôle primordial, fut mal-conseillée et mal-orientée, comme toute lInternationale, et sadapta aux directions existantes au lieu de défendre une politique prolétarienne indépendante. Cliquez ici.
Même si la politique de la direction de lInternationale à légard du stalinisme était largement centriste depuis lété 1948, on peut dire que cest lors de ce Congrès quelle remit en cause le programme révolutionnaire de façon définitive et que cette erreur fut partagée par toute lInternationale. Elle cessa dêtre une Internationale révolutionnaire et devint une Internationale centriste.
En ce qui concerne la Yougoslavie, le débat fut très court. Les seuls amendements à la résolution adoptée par le CEI en novembre 1950 furent ceux qui soulignaient le danger restaurationniste, présent au début de 1951. Ce tournant à droite dans la politique économique yougoslave aboutit à ce que lInternationale appela dès lors les militants du PCY à remplacer leur direction opportuniste actuelle par une direction révolutionnaire (2) (Dans loriginal elle invitait le PCY à modifier les aspects de sa politique qui ne correspondent pas aux intérêts du prolétariat international.)
Mais malgré lappel à la création dune tendance bolchévique dans le PCY (3) lInternationale était encore loin dappeler à une révolution politique. Le Congrès ne prévoit que lapprofondissement de la démocratie ouvrière, la liberté de discussion etc. La perspective est toujours celle dune réforme du parti et de lEtat yougoslave, sans quil soit besoin dune mobilisation indépendante des masses travailleuses et encore moins de la construction dune section yougoslave.
Ce révisionnisme était tellement banal pour les délégués que seuls trois dentre eux décidèrent dintervenir. Seul le délégué suisse vota contre la résolution (parce que, selon lui, la Yougoslavie demeurait un Etat capitaliste). Le passage définitif de lInternationale au centrisme se fit sans que personne ne le remarque. La méthode erronée était devenue la nouvelle orthodoxie.
Comme le débat dans le PCI le laissait prévoir, le débat essentiel du Congrès se focalisa sur les perspectives internationales. Comme pour la question yougoslave, le document adopté par le Congrès était celui élaboré par le CEI. Les deux amendements politiques les plus importants adoptés par le Congrès furent les suivants. Tous deux sont très indicatifs.
Reprenant une partie dune réponse de Mandel à Bleibtreu, le Congrès rappela le rôle contre-révolutionnaire de la bureaucratie stalinienne, mais souligna aussi que la possibilité quelle a de remplir ce rôle avec succès est déterminée non par ses intentions ou désirs subjectifs mais par une situation objectivement révolutionnaire quil devient, en raison de sa vaste ampleur et de son intensité, de plus en plus difficile de détruire ou de maintenir dans des canaux bureaucratiques rigides ou sous un contrôle policier. Les développements en Yougoslavie et en Chine ne sont quune préfiguration des événements à venir dans la conjoncture de la guerre civile internationale. (4)
LInternationale avançait lidée quà cause de la puissance du facteur objectif la montée de la révolution, qui conduira, inéluctablement, au développement dautres directions centristes de gauche capables dinstaurer des Etats ouvriers, comme en Chine ou en Yougoslavie le stalinisme est devenu moins contre-révolutionnaire. Les conclusions furent inéluctables : lentrisme généralisé pour appuyer le développement de telles tendances, et la réduction du rôle de lInternationale à celui dun conseillé de ces tendances.
La fin de la résolution fut amendée pour faire plaisir aux orthodoxes, mais même là, le Congrès soulignait sa nouvelle version du trotskysme : Cest à travers cette période et ces luttes quune nouvelle avant-garde révolutionnaire se crée et dans laquelle se sélectionnera aussi la nouvelle direction révolutionnaire qui fera siens les idées et le programme de la IVe Internationale. (5)
Etant donné que selon lInternationale Mao et Tito avaient fait leurs les idées et le programme du trotskysme, ce voeux pieux nétait rien dautre que la nouvelle orthodoxie : la création de directions de rechange, issues non des rangs de lInternationale, mais des rangs du stalinisme.
Selon lInternationale, la politique révolutionnaire est devenue la conséquence inévitable de la lutte des classes. Malheureusement, comme toute lHistoire nous le montre, cet optimisme opportuniste en fait une variante de léconomisme contre lequel Lénine lutta est loin de la vérité. Le rôle de la politique révolutionnaire consciente est dune importance fondamentale, au coeur de la stratégie bolchevique. Tout objectivisme, tout suivisme, est la marque dune politique centriste, qui laisse au processus objectif que ce soit la guerre-révolution, révolution-guerre ou la simple lutte des classes les tâches des révolutionnaires. Cest précisément cette méthode opportuniste qui avait totalement investi lInternationale.
Lopposition et lentrisme
La majorité du PCI souhaitait mettre à lordre du jour du Congrès les contre-thèses adoptées au VIIème Congrès du PCI et les Dix thèses de Mandel. Le Congrès refusa de discuter les contre-thèses, celles-ci ayant été présentées hors des délais réglementaires. Les Dix thèses furent également écartées, après lintervention de leur auteur.
Comme les autres documents issus de la majorité du PCI, les contre-thèses narrivaient pas à rompre avec la méthode de lInternationale. Elles soulignaient dune façon correcte que la guerre serait une défaite pour les travailleurs, mais elles jetaient la confusion en appelant guerre civile une guerre entre lURSS et limpérialisme.
Pire, elles prévoyaient la possibilité que dans certaines circonstances, la pression des masses en lutte prend le pas sur la domination de lappareil guépéoutiste et le parti communiste tend à perdre son caractère de parti stalinien pour devenir un parti centriste capable de marcher avec la révolution. Après lexpérience Yougoslave, celle de la Chine et de la Corée et du Viet-Nam apporte un enrichissement et une confirmation éclairante à cette analyse des PC. (6)
Le PCI était aveuglé par son assimilation du stalinisme aux intérêts des seuls bureaucrates du Kremlin. Lassassinat des trotskystes au Viet-Nam, les persécutions en Chine, la politique militaro-bureaucratique de la Corée, le refus de toute démocratie ouvrière réelle en Yougoslavie, lappui au socialisme dans un seul pays et la planification bureaucratique instaurée par tous ces partis montraient pourtant clairement que, loin de rompre avec le stalinisme, ils ne faisaient que lappliquer à leur terrain national, exactement comme Trotsky lavait prévu en 1927.
Il nest donc guère étonnant que Bleibtreu ne proposa pas damender la partie des thèses traitant de lorientation révolutionnaire que les partis staliniens étaient censés esquisser.
Aucun de ses amendements ne soulevait le véritable problème des perspectives : la passivité et lobjectivisme devant la menace de guerre et les illusions à légard des développements politiques au sein du stalinisme en dehors du de lURSS. Il narrivait pas à critiquer la résolution de cette façon, pour la simple raison quil y avait un accord sur ces questions-clés.
Afin de tirer des conclusions organisationnelles de ce mélange de catastrophisme et doptimisme opportuniste, le SI élabora une résolution sur les tâches. Reprenant lanalyse de la sous-consommation des masses comme explication de la crise économique capitaliste, le Congrès prévoyait quaucun compromis entre lURSS et limpérialisme ne serait possible, ce dernier se trouvant dans une position de plus en plus défavorable, voire désespérée. La conclusion tirée par lInternationale était que limpérialisme serait plus ou moins obligé de lancer une troisième guerre pour endiguer lavancée de la révolution.
LInternationale prévoyait que les PC occidentaux, toujours fidèles aux intérêts du Kremlin, seraient obligés de lutter contre la guerre et contre limpérialisme, acquérant ainsi un plus grand soutien parmi les travailleurs. Là où les staliniens jouissaient dun soutien de masse, le Congrès conseillait aux sections de ne pas nous couper de ces masses, de chercher à nous y mêler et à profiter de la lutte commune contre le capitalisme et limpérialisme, pour les dresser, à travers cette lutte aussi contre la bureaucratie soviétique et le stalinisme. (7)
Dans les autres pays notre mouvement doit agir dès maintenant avec la détermination de devenir dans les années à venir la direction révolutionnaire des masses, qui aura à organiser la lutte pour le pouvoir dans tous ces pays. (8)
Mise à part lincroyable audace que montre cette déclaration de la part dune organisation qui, au niveau mondial, ne dépassait pas 3000 militants, cest lentrisme qui va prévaloir (en Grande-Bretagne, au Japon et en Inde dans les PS, dans les divers mouvements nationaux au Moyen Orient et en Afrique et ailleurs dans les PC), à lexception des Etats-Unis et de certains pays dAmérique latine.
La raison de cette orientation nest pas expliquée, mais elle est implicite : léchéance de la lutte finale nétant pas loin, il allait falloir trouver un contact avec les masses là où cétait possible. Partout, les organisations de masses seraient poussées à gauche pendant la guerre-révolution, révolution-guerre; il fallait donc y être pour pouvoir rencontrer ces masses lors de leur évolution à gauche. Lentrisme opportuniste généralisé est ainsi esquissé.
Le problème avec cette orientation, et qui occupa une place de premier ordre dans les futurs débats en France et ailleurs, nest pas lentrisme en soi, mais la manière dont cette tactique est mise en oeuvre. Les décisions du Congrès avaient clairement montré le cours opportuniste que lInternationale allait donner à lentrisme.
Dabord, il appuya le travail opportuniste effectué par Healy en Grande-Bretagne, où depuis trois ans la section travaillait sans publication, oeuvrant à la création dune tendance gauche réformiste autour du journal réformiste Socialist Outlook.
Ainsi, quatre ans après la victoire du Parti Travailliste (quatre ans dattaques anti-ouvrières, de baisse de salaires), le journal déclara quEn Grande-Bretagne nous avons fait un grand pas en avant vers le socialisme en battant les Conservateurs et en établissant pour la première fois dans notre histoire un gouvernement travailliste majoritaire. (9)
Loin de combattre les illusions des réformistes de gauche, le groupe Healy les renforçait, sans pour autant gagner les masses : le Club ne dépassa jamais les 100 militants.
Quand la mouvance autour de Bevan (un député réformiste) se développa en 1952, Healy et Cie se mirent à le soutenir : Bevan avance la politique que souhaitent les travailleurs expliqua Socialist Outlook. Le journal réformiste des entristes loua par la suite la planification avancée par Bevan, qui était plus proche de celle de Rocard que de celle de Trotsky. (10) En tout cas, le trotskysme était complètement absent des pages de Socialist Outlook. Ce qui faisait plaisir à tout le monde, aux dirigeants du Parti travailliste, à Bevan lui-même et même à la direction de lInternationale.
Dans une résolution sur lAutriche adoptée sans opposition, (11) le Congrès soutint la version healyste de lentrisme : Laction de nos membres dans le PS, etc., sera régie par les directives suivantes : a) ne pas apparaître comme des trotskystes avec lensemble de notre programme; b) ne pas pousser à lavant-plan des questions programmatiques et principielles; c) partir du niveau de conscience des ouvriers dans chaque secteur dactivité donné et éviter la menace de lisolement en dépassant exagérément ce niveau (12).
La logique, encore une fois, consistait de créer une tendance centriste ou réformiste de gauche, et non une tendance révolutionnaire. Les militants étaient encouragés à cacher leur politique, à ne pas chercher à faire de la propagande révolutionnaire. Comment gagner alors les contacts au trotskysme ?
De plus, cette position est très contradictoire : si la guerre devait éclater dans deux ou quatre ans, lentrisme ne pouvait pas être de longue haleine, et le besoin impérieux de se présenter sous sa véritable étiquette politique se ferait sentir très rapidement, au risque de le louper le bon moment. Mais aucune de ces considérations ne fut examinée.
LInternationale se réduisait à un rôle de meneur de tendances réformistes de gauche, sintégrant ainsi dans le processus révolutionnaire objectif qui, inéluctablement, allait mener la classe ouvrière à la victoire, comme il lavait fait en Yougoslavie, sans que les trotskystes jouent quelque rôle que se soit.
On est loin de laudace politique et organisationnelle de Trotsky créant la IVe Internationale, treize ans auparavant. Ayant détruit lInternationale sur le plan politique, la direction de lInternationale sapprêtait à la détruire sur le plan organisationnel, misant sur le rôle que pourraient jouer dautres forces que celles du prolétariat révolutionnaire, organisé dans son parti trotskyste, armé et conscient du programme révolutionnaire.
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Pour une discussion de lentrisme sui generis cliquez ici
NOTES
1 La minorité vietnamienne refusait de voter les résolutions du SI parce quelles avaient une tendance à subordonner le trotskysme au stalinisme (Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p215). Malheureusement, leurs positions anti-staliniennes empêchèrent ces camarades de reconnaître les pays du glacis comme des Etats ouvriers.
2 Ibidem, p259
3 Résolution sur la situation et les tâches, Ibidem, p183
4 Ibidem, p155
5 Ibidem, p160
6 Projet de résolution politique adoptée par le VIIème Congrès du PCI (juillet 1951), p9
7 Ibidem, p178
8 Ibidem, p177
9 Socialist Outlook, mai 1949
10 Socialist Outlook, 3.10.52
11 Seul le jeune délégué suédois sabstint
12 Résolution sur lAutriche, Les Congrès de la Quatrième Internationale, t4, p328
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