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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

Le début de la guerre

En septembre 1938, dans un pavillon de la banlieue parisienne, 19 délégués de 15 pays ont fondé la Quatrième Internationale. Fruit de quinze ans de combat politique, l’Internationale, selon les mots du “Programme de Transition”, était “forte par la doctrine, le programme, la tradition, la trempe incomparable de ses cadres.” (1)

Dans les années qui suivirent, la trempe de certains de ses cadres est apparue moins forte que Trotsky ne l’avait espérée, et les perspectives politiques qu’avançaient l’Internationale, pleines d’optimisme révolutionnaire, se sont avérées fausses.

C’est de cet écart entre les perspectives et la réalité politique d’après guerre que viendra la dégénérescence politique et enfin la mort politique de l’Internationale, en 1951.

Pendant la guerre les jeunes militants ont souvent joué un rôle héroïque que nous saluons. Cherchant à maintenir la continuité révolutionnaire dans des conditions particulièrement terribles, ils sont tombés sous les coups des staliniens, des fascistes, et des “démocraties” impérialistes. Des centaines de militants furent tués ou emprisonnés pour avoir rempli leur devoir révolutionnaire.(2) Mais malgré cet héroïsme, la direction internationale établie en 1940 n’a pas été à la hauteur des tâches historiques, et certaines sections ont fait des adaptations politiques importantes.

Vers la fin de la guerre, la reconstruction de la direction n’a pas conduit à une réélaboration des perspectives de l’Internationale, ni à une réorientation de son programme devant une réalité qui s’avérait être plus complexe que prévu. En conséquence, lors des changements d’après-guerre, les positions de l’Internationale s’éloignèrent de plus en plus de la méthode utilisée par Trotsky.

A partir de 1948, une politique centriste envers le stalinisme gagna toute l’Internationale. Le Troisième Congrès mondial allait consacrer l’adoption de cette méthode centriste et d’une méthode de construction du parti qui, à la suite de certaines applications extrêmes, connues sous le nom de “l’entrisme sui generis” (“d’un nouveau type”), conduiront à la scission de l’Internationale en 1953.

Notre tâche est de comprendre l’origine de cette politique centriste, sa nature, et les leçons qu’il faut en tirer aujourd’hui pour nous orienter dans un monde qui, encore une fois, subi des énormes changements.


Programme et perspectives de l’Internationale

Quand Trotsky fonda la IVe Internationale en 1938, il pensait que la guerre produirait une situation favorable à la construction de l’Internationale en tant qu’organisation de masse. L’analogie avec les conséquences de la Première guerre mondiale (situations révolutionnaires, victoire révolutionnaire en Octobre 1917) était tirée par tous, y compris par Trotsky.

A la Conférence extraordinaire (dite “Conférence d’Alarme”) de mai 1940, l’Internationale adopta un Manifeste, écrit par Trotsky, qui constituait un document d’orientation pour toute l’Internationale. Devant la nouvelle guerre qui menaçait la planète entière, l’Internationale avança une série de positions programmatiques correctes.

Elle dénonça la nature rapace de la guerre impérialiste, défendit de l’URSS face aux attaques impérialistes et prôna clairement la politique du défaitisme révolutionnaire dans les pays impérialistes comme le meilleur moyen de préparer les révolutions à venir. En juin 1940, Trotsky reprendra le mot d’ordre de Lénine lors du conflit de 1914-1918 : “Du point de vue d’une révolution dans un pays donné, la défaite de son gouvernement impérialiste est incontestablement un ‘moindre mal’” (3).

Le Manifeste de l’Internationale expliqua clairement que cette politique s’appliquerait même dans le cas d’un impérialisme “démocratique” en guerre contre Hitler : “Par ses victoires et ses actes pleins de bestialité, Hitler a provoqué la haine aiguë des ouvriers dans le monde entier. Mais entre la haine légitime que lui vouent les ouvriers et l’aide apportée à ses ennemis plus faibles mais non moins réactionnaires, il y a un gouffre infranchissable. La victoire des impérialistes de Grande-Bretagne et de France ne serait pas moins effrayante pour le sort ultime de l’humanité que celle de Hitler et Mussolini. La démocratie bourgeoise ne peut être sauvée. En aidant leur bourgeoisie contre le fascisme étranger, les ouvriers ne feraient qu’accélerer la victoire du fascisme dans leur propre pays. La tâche que pose l’histoire n’est pas de soutenir une partie du système impérialiste contre une autre mais d’en finir avec le système dans son ensemble.” (4)

(A comparer ces positions avec celles du SWP (US). Cliquez ici.)

Mais cette réaffirmation de l’orientation révolutionnaire tracée par Trotsky et par ses co-penseurs pendant les années 30 s’appuyait sur des perspectives qui, pleines d’optimisme révolutionnaire, allaient s’avérées fausses par la suite :

• L’agonie continue du capitalisme, non à l’échelle historique ou d’une époque, mais en tant que perspective immédiate pour les années et les décennies d’après guerre : “Le monde capitaliste n’a pas d’issue, à moins de considérer comme telle une agonie prolongée. Il faut se préparer pour des longues années, sinon des décennies, de guerres, de soulèvements, de brefs intermèdes de trêve, de nouvelles guerres et de nouveaux soulèvements (...) La question des rythmes et des intervalles est d’une énorme importance, mais elle n’altère ni la perspective historique générale, ni la direction de notre politique.” (5)

• L’effondrement du stalinisme, soit par une victoire des travailleurs, lors d’une révolution politique, soit devant les armées impérialistes. L’Internationale comptait sur l’incapacité du stalinisme à défendre l’Etat ouvrier : “Le Kremlin s’est une fois de plus manifesté comme le principal repaire du défaitisme. C’est seulement en détruisant ce repaire que la sécurité de l’URSS peut être protégée.” (6)

• L’effondrement de la démocratie bourgeoise pendant la guerre, ou son remplacement par le bonapartisme après la fin de la guerre, à cause de la ruine des économies et des forces productives produite par la guerre : “La guerre n’a pas arrêté le processus de transformation des démocraties en dictatures réactionnaires, mais au contraire, mène sous nos yeux ce processus à son terme.” (7)

• Le développement d’une vague révolutionnaire au sein des pays victorieux et battus, qui pourrait se produire assez rapidement : “les conditions de la guerre actuelle diffèrent profondément des conditions de 1914. La position économique des Etats impérialistes, y compris les Etats-Unis, est infiniment pire aujourd’hui et le pouvoir de destruction de la guerre infiniment plus grand que ce n’était le cas il y a un quart de siècle. Il y a donc assez de raisons pour attendre cette fois une réaction bien plus rapide et bien plus décisive de la part des ouvriers et de l’armée.” (8)

Quelques semaines plus tard, Trotsky précisa : “Il y a vingt et un ans, non seulement les pays vaincus, mais les vainqueurs aussi sont sortis de la guerre avec leur vie économique désorganisée et ce n’est que très lentement — dans la mesure même où ils arrivèrent vraiment — qu’ils se sont assurés les avantages de leur victoire. C’est pourquoi le mouvement révolutionnaire a pris d’importantes proportions dans les pays de l’Entente victorieuse aussi. Ce qui manquait, ce n’était qu’un parti révolutionnaire capable de prendre la tête du mouvement.” (9)

• La transformation qualitative des sections de la Quatrième Internationale en partis de masse, capable de diriger l’avant-garde prolétarienne lors de la nouvelle offensive révolutionnaire : “La IVe Internationale, numériquement et surtout dans sa préparation, possède des avantages infinis sur ses prédécesseurs au début de la dernière guerre. (...) La guerre, répétons-le une fois de plus, accélère énormément le développement politique. Ces grandes tâches, qui, hier encore, nous semblaient à des années, voire des décennies de nous, peuvent surgir directement devant nous dans les deux ou trois années qui viennent et même avant.” (10)


La guerre et ses résultats

Aucune de ces perspectives ne s’est réalisée. D’abord, le capitalisme mondial a fait preuve d’une grande résistance. Notamment, le géant nord-américain n’a pas été poussé à la faillite à cause de la guerre. Au contraire, il a connu un boom sans précédent.

Tous les indicateurs de la production et de la rentabilité ont dépassé les records. A la fin de la guerre, l’impérialisme nord-américain était non seulement plus fort que jamais, mais il était devenu le maître incontesté du monde capitaliste.

Loin d’être un monde dans lequel la démocratie bourgeoise était écrasée par le bonapartisme et le fascisme, la situation d’après-guerre a vu la restauration des constitutions bourgeoises démocratiques dans la plupart des pays impérialistes européens, et, dans les pays semi-coloniaux, l’instauration de régimes “indépendants” basés sur une forme partielle et fragile de démocratie parlementaire.

Deuxièmement, le stalinisme est sorti renforcé de la guerre. Après l’invasion de l’URSS par les troupes allemandes en 1941 et la débâcle qui s’en suivit — Staline avait été averti de l’invasion, mais il n’y crut pas — la population soviétique a participé massivement à l’effort de guerre, et a été en grande partie à l’origine du renversement du cours de la guerre, notamment à Stalingrad au début de 1943.

La bureaucratie a montré ses incapacités flagrantes, mais la victoire ultime de l’URSS sur les armées nazies a conduit à un renforcement de sa réputation auprès des masses. De plus, l’expansion géographique du stalinisme en Europe de l’Est, et la prise du pouvoir en Yougoslavie a conduit à un renforcement global du stalinisme, et non à sa disparition.

Des situations révolutionnaires pendant et après la guerre, il y en a eu. L’effondrement des régimes fascistes et la montée de la résistance armée conduisirent à une grande variété d’opportunités pour les révolutionnaires : au Vietnam il y eut la création des conseils ouvriers, en Grèce une guerre civile d’une assez longue durée, en Italie une guerre civile plus courte et intense marquée par la création d’embryons de conseils ouvriers, et en France et en Belgique des occupations d’usines et une brève situation pré-révolutionnaire.

Mais aucune de ses situations n’a débouché sur une victoire révolutionnaire. Chaque fois, les facteurs “subjectifs” ont exercé leur influence. Les directions réformistes et nationalistes — et d’abord staliniennes — ont fait avorter le développement du mouvement de masses.

De l’autre côté, la “direction de rechange” trotskyste était trop faible, trop peu implantée parmi les travailleurs, trop peu aguerrie, pour conduire les masses à la victoire. En conséquence, les questions démocratiques ont occupé de plus en plus le terrain politique. Dans les pays qui avaient connu l’Occupation ou un régime fasciste, la question constitutionnelle est devenue fondamentale. Cliquez ici.

Ces faits fondamentaux constituaient la réalité brutale de la fin de la guerre. L’Internationale aurait dû réexaminer ses perspectives à la lumière des événements et, de la même façon recentrer le programme sur les tâches de l’heure. Malheureusement, ceci n’a pas été fait. Au lieu de cela, en 1944, 1946 et encore en 1948, l’Internationale continua à avancer ses positions d’avant-guerre, attendant toujours l’effondrement du capitalisme, la chute du stalinisme, et la victoire révolutionnaire. Au début cette erreur n’a pas eu de conséquences programmatiques importantes, et les erreurs politiques ont pu être corrigées.


L’éclatement de la direction internationale

Il y a plusieurs raisons qui expliquent cette incapacité. D’abord, il faut noter que l’Internationale en tant que centre organisationnel n’existait guère, même avant l’éclatement de la guerre. En juillet 1939, Trotsky déclara que “notre organisation internationale a pratiquement cessé d’exister depuis l’assassinat de Rudolf Klement” par les staliniens en mai 1938. (11)

Le Comité Exécutif International (CEI) élu au Congrès de fondation, ne s’est jamais réuni et au printemps 1940 il fut réduit de moitié du fait de la scission du groupe Shachtman aux Etats-Unis. Cette scission emporta trois autres membres du CEI qui partageaient son analyse de l’URSS comme “collectivisme bureaucratique” et son refus de la défendre face à une attaque impérialiste.

Pour faire face à cette scission et pour préparer l’Internationale à la guerre qui avait déjà éclatée, une Conférence Extraordinaire se tint à la fin du mois de mai 1940. Rassemblant des délégués américains, espagnol, canadien et belge, elle entérina la scission avec les shachtmanistes, adopta le Manifeste et élit un nouveau CEI, composé de 11 membres, dont Trotsky. Le siège de l’Internationale fut transféré aux Etats-Unis, où résidaient cinq membres du CEI (Goldman, Cannon, Dobbs, van Heijenoort et Gordon). (12)

Mais le CEI élu à la Conférence ne se réunit jamais. Trotsky fut assassiné trois mois après la Conférence Extraordinaire, et Walter Held disparut en URSS en 1942. Pendant la guerre, les camarades américains et canadien qui constituaient la majorité du CEI, se limitèrent à l’adoption de quelques textes qui suivirent les développements de la guerre. Ces documents, généralement corrects, souffrent d’une certaine généralité et de l’absence de développement du programme, faute d’informations concrètes sur l’activité des sections et des principales classes ouvrières.

De plus, le Secrétariat International (SI) fut réduit aux seuls Bert Cochran (“E.R. Frank”) et Jean van Heijenoort (“Logan”); ce dernier ressentait l’hostilité ou l’indifférence des camarades du SWP. (13) Néanmoins, le SI arriva à maintenir un certain lien avec la “zone libre” en France, à travers des contacts marseillais.

Mais le réseau fut arrêté en 1942 et le contact rompu. Une série de documents furent produits à New York pendant la guerre, mais il n’y eu aucune tentative pour corriger les graves erreurs nationalistes des français (14) ou la vacillation centriste du SWP nord-américain sur la question du défaitisme révolutionnaire. (Pour en savoir plus cliquez ici.)

Il est clair que le SWP n’a pas pris ses responsabilités internationales au sérieux. Malgré l’héroïsme de ses militants — rappelons que sept marins sont morts en participant volontairement aux convois vers l’URSS, et que la majorité de la direction fut emprisonnée pendant douze à dix-huit mois — le SWP n’a pas mis au centre de son activité le soutien à la fragile direction internationale, ni l’élaboration de positions politiques sur les développements internationaux.

La désagrégation qu’a connue l’Internationale et ses sections pendant la guerre, ne s’explique pas uniquement par les “conditions objectives” — certes terribles à cette époque — mais aussi par le manque de conscience internationaliste du SWP.



Lisez la suite

Pour les positions du SWP-US cliquez ici
Sur l'importance des questions démocratiques cliquez ici
Pour une discussion des trotskystes français pendant la guerre cliquez ici


NOTES
1 Programme de Transition, supplément à La Vérité 259, p57
2 Certains figurent dans Les Congrès de la Quatrième Internationale, t2, pp459-473
3 Ibidem, p185
4 Ibidem, p74
5 L. Trotsky, Oeuvres, t24, p70-71
6 Ibidem, p50
7 Ibidem, p39
8 Ibidem, p71
9 Ibidem, p187
10 Ibidem, p72-73
11 L. Trotsky, Oeuvres, t21, p313
12 Les Congrès de La Quatrième Internationale, t1, pxiv
13 Jean van Heijenoort, Sept ans auprès de Trotsky. Pour des détails sur la composition changeante du SI, voir Les Congrès de la Quatrième Internationale, t2, p30
14 Le SI fut-il même au courant?



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La Quatrième Internationale 1940-1953
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Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion