La Quatrième Internationale 1940-1953
Le début de la guerre
En septembre 1938, dans un pavillon de la banlieue parisienne, 19 délégués de 15 pays ont fondé la Quatrième Internationale. Fruit de quinze ans de combat politique, lInternationale, selon les mots du Programme de Transition, était forte par la doctrine, le programme, la tradition, la trempe incomparable de ses cadres. (1)
Dans les années qui suivirent, la trempe de certains de ses cadres est apparue moins forte que Trotsky ne lavait espérée, et les perspectives politiques quavançaient lInternationale, pleines doptimisme révolutionnaire, se sont avérées fausses.
Cest de cet écart entre les perspectives et la réalité politique daprès guerre que viendra la dégénérescence politique et enfin la mort politique de lInternationale, en 1951.
Pendant la guerre les jeunes militants ont souvent joué un rôle héroïque que nous saluons. Cherchant à maintenir la continuité révolutionnaire dans des conditions particulièrement terribles, ils sont tombés sous les coups des staliniens, des fascistes, et des démocraties impérialistes. Des centaines de militants furent tués ou emprisonnés pour avoir rempli leur devoir révolutionnaire.(2) Mais malgré cet héroïsme, la direction internationale établie en 1940 na pas été à la hauteur des tâches historiques, et certaines sections ont fait des adaptations politiques importantes.
Vers la fin de la guerre, la reconstruction de la direction na pas conduit à une réélaboration des perspectives de lInternationale, ni à une réorientation de son programme devant une réalité qui savérait être plus complexe que prévu. En conséquence, lors des changements daprès-guerre, les positions de lInternationale séloignèrent de plus en plus de la méthode utilisée par Trotsky.
A partir de 1948, une politique centriste envers le stalinisme gagna toute lInternationale. Le Troisième Congrès mondial allait consacrer ladoption de cette méthode centriste et dune méthode de construction du parti qui, à la suite de certaines applications extrêmes, connues sous le nom de lentrisme sui generis (dun nouveau type), conduiront à la scission de lInternationale en 1953.
Notre tâche est de comprendre lorigine de cette politique centriste, sa nature, et les leçons quil faut en tirer aujourdhui pour nous orienter dans un monde qui, encore une fois, subi des énormes changements.
Programme et perspectives de lInternationale
Quand Trotsky fonda la IVe Internationale en 1938, il pensait que la guerre produirait une situation favorable à la construction de lInternationale en tant quorganisation de masse. Lanalogie avec les conséquences de la Première guerre mondiale (situations révolutionnaires, victoire révolutionnaire en Octobre 1917) était tirée par tous, y compris par Trotsky.
A la Conférence extraordinaire (dite Conférence dAlarme) de mai 1940, lInternationale adopta un Manifeste, écrit par Trotsky, qui constituait un document dorientation pour toute lInternationale. Devant la nouvelle guerre qui menaçait la planète entière, lInternationale avança une série de positions programmatiques correctes.
Elle dénonça la nature rapace de la guerre impérialiste, défendit de lURSS face aux attaques impérialistes et prôna clairement la politique du défaitisme révolutionnaire dans les pays impérialistes comme le meilleur moyen de préparer les révolutions à venir. En juin 1940, Trotsky reprendra le mot dordre de Lénine lors du conflit de 1914-1918 : Du point de vue dune révolution dans un pays donné, la défaite de son gouvernement impérialiste est incontestablement un moindre mal (3).
Le Manifeste de lInternationale expliqua clairement que cette politique sappliquerait même dans le cas dun impérialisme démocratique en guerre contre Hitler : Par ses victoires et ses actes pleins de bestialité, Hitler a provoqué la haine aiguë des ouvriers dans le monde entier. Mais entre la haine légitime que lui vouent les ouvriers et laide apportée à ses ennemis plus faibles mais non moins réactionnaires, il y a un gouffre infranchissable. La victoire des impérialistes de Grande-Bretagne et de France ne serait pas moins effrayante pour le sort ultime de lhumanité que celle de Hitler et Mussolini. La démocratie bourgeoise ne peut être sauvée. En aidant leur bourgeoisie contre le fascisme étranger, les ouvriers ne feraient quaccélerer la victoire du fascisme dans leur propre pays. La tâche que pose lhistoire nest pas de soutenir une partie du système impérialiste contre une autre mais den finir avec le système dans son ensemble. (4)
(A comparer ces positions avec celles du SWP (US). Cliquez ici.)
Mais cette réaffirmation de lorientation révolutionnaire tracée par Trotsky et par ses co-penseurs pendant les années 30 sappuyait sur des perspectives qui, pleines doptimisme révolutionnaire, allaient savérées fausses par la suite :
Lagonie continue du capitalisme, non à léchelle historique ou dune époque, mais en tant que perspective immédiate pour les années et les décennies daprès guerre : Le monde capitaliste na pas dissue, à moins de considérer comme telle une agonie prolongée. Il faut se préparer pour des longues années, sinon des décennies, de guerres, de soulèvements, de brefs intermèdes de trêve, de nouvelles guerres et de nouveaux soulèvements (...) La question des rythmes et des intervalles est dune énorme importance, mais elle naltère ni la perspective historique générale, ni la direction de notre politique. (5)
Leffondrement du stalinisme, soit par une victoire des travailleurs, lors dune révolution politique, soit devant les armées impérialistes. LInternationale comptait sur lincapacité du stalinisme à défendre lEtat ouvrier : Le Kremlin sest une fois de plus manifesté comme le principal repaire du défaitisme. Cest seulement en détruisant ce repaire que la sécurité de lURSS peut être protégée. (6)
Leffondrement de la démocratie bourgeoise pendant la guerre, ou son remplacement par le bonapartisme après la fin de la guerre, à cause de la ruine des économies et des forces productives produite par la guerre : La guerre na pas arrêté le processus de transformation des démocraties en dictatures réactionnaires, mais au contraire, mène sous nos yeux ce processus à son terme. (7)
Le développement dune vague révolutionnaire au sein des pays victorieux et battus, qui pourrait se produire assez rapidement : les conditions de la guerre actuelle diffèrent profondément des conditions de 1914. La position économique des Etats impérialistes, y compris les Etats-Unis, est infiniment pire aujourdhui et le pouvoir de destruction de la guerre infiniment plus grand que ce nétait le cas il y a un quart de siècle. Il y a donc assez de raisons pour attendre cette fois une réaction bien plus rapide et bien plus décisive de la part des ouvriers et de larmée. (8)
Quelques semaines plus tard, Trotsky précisa : Il y a vingt et un ans, non seulement les pays vaincus, mais les vainqueurs aussi sont sortis de la guerre avec leur vie économique désorganisée et ce nest que très lentement dans la mesure même où ils arrivèrent vraiment quils se sont assurés les avantages de leur victoire. Cest pourquoi le mouvement révolutionnaire a pris dimportantes proportions dans les pays de lEntente victorieuse aussi. Ce qui manquait, ce nétait quun parti révolutionnaire capable de prendre la tête du mouvement. (9)
La transformation qualitative des sections de la Quatrième Internationale en partis de masse, capable de diriger lavant-garde prolétarienne lors de la nouvelle offensive révolutionnaire : La IVe Internationale, numériquement et surtout dans sa préparation, possède des avantages infinis sur ses prédécesseurs au début de la dernière guerre. (...) La guerre, répétons-le une fois de plus, accélère énormément le développement politique. Ces grandes tâches, qui, hier encore, nous semblaient à des années, voire des décennies de nous, peuvent surgir directement devant nous dans les deux ou trois années qui viennent et même avant. (10)
La guerre et ses résultats
Aucune de ces perspectives ne sest réalisée. Dabord, le capitalisme mondial a fait preuve dune grande résistance. Notamment, le géant nord-américain na pas été poussé à la faillite à cause de la guerre. Au contraire, il a connu un boom sans précédent.
Tous les indicateurs de la production et de la rentabilité ont dépassé les records. A la fin de la guerre, limpérialisme nord-américain était non seulement plus fort que jamais, mais il était devenu le maître incontesté du monde capitaliste.
Loin dêtre un monde dans lequel la démocratie bourgeoise était écrasée par le bonapartisme et le fascisme, la situation daprès-guerre a vu la restauration des constitutions bourgeoises démocratiques dans la plupart des pays impérialistes européens, et, dans les pays semi-coloniaux, linstauration de régimes indépendants basés sur une forme partielle et fragile de démocratie parlementaire.
Deuxièmement, le stalinisme est sorti renforcé de la guerre. Après linvasion de lURSS par les troupes allemandes en 1941 et la débâcle qui sen suivit Staline avait été averti de linvasion, mais il ny crut pas la population soviétique a participé massivement à leffort de guerre, et a été en grande partie à lorigine du renversement du cours de la guerre, notamment à Stalingrad au début de 1943.
La bureaucratie a montré ses incapacités flagrantes, mais la victoire ultime de lURSS sur les armées nazies a conduit à un renforcement de sa réputation auprès des masses. De plus, lexpansion géographique du stalinisme en Europe de lEst, et la prise du pouvoir en Yougoslavie a conduit à un renforcement global du stalinisme, et non à sa disparition.
Des situations révolutionnaires pendant et après la guerre, il y en a eu. Leffondrement des régimes fascistes et la montée de la résistance armée conduisirent à une grande variété dopportunités pour les révolutionnaires : au Vietnam il y eut la création des conseils ouvriers, en Grèce une guerre civile dune assez longue durée, en Italie une guerre civile plus courte et intense marquée par la création dembryons de conseils ouvriers, et en France et en Belgique des occupations dusines et une brève situation pré-révolutionnaire.
Mais aucune de ses situations na débouché sur une victoire révolutionnaire. Chaque fois, les facteurs subjectifs ont exercé leur influence. Les directions réformistes et nationalistes et dabord staliniennes ont fait avorter le développement du mouvement de masses.
De lautre côté, la direction de rechange trotskyste était trop faible, trop peu implantée parmi les travailleurs, trop peu aguerrie, pour conduire les masses à la victoire. En conséquence, les questions démocratiques ont occupé de plus en plus le terrain politique. Dans les pays qui avaient connu lOccupation ou un régime fasciste, la question constitutionnelle est devenue fondamentale. Cliquez ici.
Ces faits fondamentaux constituaient la réalité brutale de la fin de la guerre. LInternationale aurait dû réexaminer ses perspectives à la lumière des événements et, de la même façon recentrer le programme sur les tâches de lheure. Malheureusement, ceci na pas été fait. Au lieu de cela, en 1944, 1946 et encore en 1948, lInternationale continua à avancer ses positions davant-guerre, attendant toujours leffondrement du capitalisme, la chute du stalinisme, et la victoire révolutionnaire. Au début cette erreur na pas eu de conséquences programmatiques importantes, et les erreurs politiques ont pu être corrigées.
Léclatement de la direction internationale
Il y a plusieurs raisons qui expliquent cette incapacité. Dabord, il faut noter que lInternationale en tant que centre organisationnel nexistait guère, même avant léclatement de la guerre. En juillet 1939, Trotsky déclara que notre organisation internationale a pratiquement cessé dexister depuis lassassinat de Rudolf Klement par les staliniens en mai 1938. (11)
Le Comité Exécutif International (CEI) élu au Congrès de fondation, ne sest jamais réuni et au printemps 1940 il fut réduit de moitié du fait de la scission du groupe Shachtman aux Etats-Unis. Cette scission emporta trois autres membres du CEI qui partageaient son analyse de lURSS comme collectivisme bureaucratique et son refus de la défendre face à une attaque impérialiste.
Pour faire face à cette scission et pour préparer lInternationale à la guerre qui avait déjà éclatée, une Conférence Extraordinaire se tint à la fin du mois de mai 1940. Rassemblant des délégués américains, espagnol, canadien et belge, elle entérina la scission avec les shachtmanistes, adopta le Manifeste et élit un nouveau CEI, composé de 11 membres, dont Trotsky. Le siège de lInternationale fut transféré aux Etats-Unis, où résidaient cinq membres du CEI (Goldman, Cannon, Dobbs, van Heijenoort et Gordon). (12)
Mais le CEI élu à la Conférence ne se réunit jamais. Trotsky fut assassiné trois mois après la Conférence Extraordinaire, et Walter Held disparut en URSS en 1942. Pendant la guerre, les camarades américains et canadien qui constituaient la majorité du CEI, se limitèrent à ladoption de quelques textes qui suivirent les développements de la guerre. Ces documents, généralement corrects, souffrent dune certaine généralité et de labsence de développement du programme, faute dinformations concrètes sur lactivité des sections et des principales classes ouvrières.
De plus, le Secrétariat International (SI) fut réduit aux seuls Bert Cochran (E.R. Frank) et Jean van Heijenoort (Logan); ce dernier ressentait lhostilité ou lindifférence des camarades du SWP. (13) Néanmoins, le SI arriva à maintenir un certain lien avec la zone libre en France, à travers des contacts marseillais.
Mais le réseau fut arrêté en 1942 et le contact rompu. Une série de documents furent produits à New York pendant la guerre, mais il ny eu aucune tentative pour corriger les graves erreurs nationalistes des français (14) ou la vacillation centriste du SWP nord-américain sur la question du défaitisme révolutionnaire. (Pour en savoir plus cliquez ici.)
Il est clair que le SWP na pas pris ses responsabilités internationales au sérieux. Malgré lhéroïsme de ses militants rappelons que sept marins sont morts en participant volontairement aux convois vers lURSS, et que la majorité de la direction fut emprisonnée pendant douze à dix-huit mois le SWP na pas mis au centre de son activité le soutien à la fragile direction internationale, ni lélaboration de positions politiques sur les développements internationaux.
La désagrégation qua connue lInternationale et ses sections pendant la guerre, ne sexplique pas uniquement par les conditions objectives certes terribles à cette époque mais aussi par le manque de conscience internationaliste du SWP.
Lisez la suite
Pour les positions du SWP-US cliquez ici
Sur l'importance des questions démocratiques cliquez ici
Pour une discussion des trotskystes français pendant la guerre cliquez ici
NOTES
1 Programme de Transition, supplément à La Vérité 259, p57
2 Certains figurent dans Les Congrès de la Quatrième Internationale, t2, pp459-473
3 Ibidem, p185
4 Ibidem, p74
5 L. Trotsky, Oeuvres, t24, p70-71
6 Ibidem, p50
7 Ibidem, p39
8 Ibidem, p71
9 Ibidem, p187
10 Ibidem, p72-73
11 L. Trotsky, Oeuvres, t21, p313
12 Les Congrès de La Quatrième Internationale, t1, pxiv
13 Jean van Heijenoort, Sept ans auprès de Trotsky. Pour des détails sur la composition changeante du SI, voir Les Congrès de la Quatrième Internationale, t2, p30
14 Le SI fut-il même au courant?
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