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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

Le Deuxième Congrès de 1948 : l’Internationale à la croisée des chemins

Le Deuxième Congrès, qui se tint à Paris du 2 au 21 avril 1948 marqua le point culminant du travail de l’Internationale d’après-guerre. Avec 50 délégués de 22 organisations venues de 19 pays, le Congrès était le plus imposant rassemblement internationaliste depuis l’Internationale Communiste révolutionnaire pendant les années 20.

Le Congrès discuta quatre documents essentiels : un Manifeste, un document de perspectives, des thèses sur la révolution coloniale et des thèses sur le stalinisme. Ce dernier document était à la fois un résumé de la position trotskyste — telle que la comprenait l’Internationale — sur la nature du stalinisme et son évolution potentielle et un guide pour l’avenir, notamment à l’égard de l’évolution des pays “du glacis” comme on appelait l’Europe de l’Est à l’époque.

La rupture entre Staline et Tito amena en l’espace de quelques mois toute l’Internationale à se concentrer sur l’évolution du Parti Communiste Yougoslave, et à pratiquer une adaptation politique qui conduira en trois ans à la destruction du caractère révolutionnaire de l’organisation. Les positions avancées lors du Deuxième Congrès sont donc d’une importance majeure pour la compréhension de la nature et des origines de cette adaptation qui allait emporter si rapidement toute l’Internationale.


Les perspectives : meilleures, mais toujours erronées

Le Congrès maintint l’analyse avancée lors de la Conférence de 1946, mais chercha à expliquer les développements survenus depuis la fin de la guerre, et notamment le fait que, malgré les prévisions d’avant et d’après guerre, la révolution semblait toujours éloignée, notamment dans les pays impérialistes.

D’un côté, l’Internationale reconnaissait la domination totale des Etats-Unis sur ses “partenaires” impérialistes et la croissance qu’avait connue l’économie nord-américaine durant la guerre :

“La bourgeoisie américaine est sortie immensément enrichie des deux guerres mondiales qui ont appauvri le vieux continent européen. La ruine des nations de l’Europe a résulté en un essor inconnu de l’industrie, de l’agriculture et de la finance yankees.” (1)

A cause de cette situation “inconnue”, “L’impérialisme américain préférait naturellement atteindre ses buts par des moyens pacifiques. Il n’a pas épuisé toutes les possibilités d’une expansion mondiale pacifique et ne ressentira l’impasse économique qu’après une amplification de la crise, dont l’éclatement de toute façon ne semble pas encore immédiat.” (2)

Selon cette analyse — largement correcte — la Troisième Guerre mondiale demeurait encore lointaine, et les processus économiques qui allaient poussé les impérialistes à la guerre n’étaient guère entamés : “Tout comme le fascisme, la guerre aussi n’est en dernière analyse que le chaînon final d’un cycle d’évolution économique et politique du capitalisme. Si rapidement que ce cycle soit actuellement parcouru, nous n’en sommes encore qu’à ses débuts.” (3)

Mais le fond de l’analyse demeurait catastrophiste, même si la possibilité d’une période de stabilisation du capitalisme était évoquée à la fin :

“Toute la stratégie de l’Internationale continue à être axée sur la préparation de la révolution socialiste mondiale qui peut et doit éviter au prolétariat et à l’humanité tout entière de retomber dans le fascisme et la guerre. La période d’équilibre instable ouverte par le dernier conflit impérialiste, période durant laquelle de grandes luttes du prolétariat et des peuples coloniaux, mettant en danger le régime capitaliste même, sont non seulement probables mais inévitables, n’est pas close. La polarisation accentuée des forces sociales, sous la pression de l’antagonisme URSS-Etats-Unis et de la crise persistante dans la plupart des pays capitalistes et coloniaux, crise à laquelle les partis traditionnels s’avèrent incapables d’apporter une solution, conduit à des combats de classe de plus en plus importants dont l’issue, dans une série de pays-clés dans la conjoncture internationale actuelle, déterminera la possibilité d’une stabilité relative du capitalisme ou accélérera le développement révolutionnaire.” (4)

En 1948, donc, l’Internationale n’excluait pas que certaines conditions puissent ouvrir à l’impérialisme “la possibilité d’une stabilité relative”. Cette nuance — essentielle pour toute perspective scientifique — sera oubliée les années suivantes.


Le schéma catastrophiste

L’axe fondamental de la construction de l’Internationale était basé sur la perspective d’un effondrement rapide du capitalisme. S’appuyant sur les expériences françaises et italiennes vieilles de plus de quatre ans, durant lesquelles les partis communistes avaient mené une lutte armée, et sur le récent tournant “à gauche” opéré par le stalinisme mondial, l’Internationale envisageait que :

“En cas d’aggravation continue des rapports USA-URSS, de polarisation accrue des antagonismes sociaux et du maintien de l’impuissance des partis ‘ouvriers’, il est probable que la menace réactionnaire se précisera en France et en Italie. Dans ces conditions, il est probable également que ces deux pays deviendront le théâtre d’une âpre guerre civile mettant aux prises les forces de la dictature bourgeoise et les masses.” (5)

L’erreur principale de ces perspectives — comme de celles de 1946 — est que le développement général éventuel est transformé en schéma, que des tendances potentielles sont confondues avec les conditions réelles. De cette façon, la position de l’Internationale reposait sur une série de spéculations, et, loin d’offrir une perspective alternative et scientifique, ne présentait en fait qu’une hypothèse parmi d’autres, investie de l’autorité de l’Internationale.

Ainsi un événement hypothétique (aggravation des rapports USA-URSS etc) conduit à un résultat possible (menace réactionnaire) qui conduit à son tour à une conséquence éventuelle (une âpre guerre civile). L’Internationale s’attendait à ce que les PC répètent leurs actions de 1943-1944. Ce qui pouvait se produire, mais qui pouvait aussi ne jamais se produire. Il fallait plus qu’un tel enchaînement de possibilités pour arriver à une estimation scientifique d’une telle éventualité.

Le danger de cette méthode apparaît dans une autre partie du document, à propos des conséquences d’une éventuelle guerre mondiale : “L’instabilité qui règne dans les pays de l’Europe occidentale et dans les pays asiatiques rend peu probable une aide immédiate efficace de leur part contre les puissantes armées de l’URSS stationnées à leur proximité immédiate et doublées par la force quasi intacte des partis communistes dans tous ces pays. Le déclenchement d’une guerre dans les conditions actuelles signifierait sa transformation rapide en une guerre civile internationale aux résultats aléatoires.” (6)

On voit ici la conjugaison de deux erreurs fondamentales de perspectives : la probabilité d’une résistance armée des partis communistes d’Europe occidentale d’une part, et de la transformation de la guerre “en une guerre civile internationale” de l’autre.

Cette formulation, avancée pour appuyer l’hypothèse que l’impérialisme nord-américain ne se lancerait pas dans l’aventure d’une nouvelle guerre sans être beaucoup mieux préparé, suggère qu’une “guerre civile internationale” serait le résultat inévitable de la guerre et de l’instabilité des pays européens occidentaux.

Ce pronostic est entièrement gratuit. Comme nous l’avons vu à propos d’une formulation similaire lors de la Conférence de 1944, l’Internationale cède à une conception légère de l’évolution “objective” de la lutte des classes : en 1914-1918 la guerre ne s’est transformée en guerre civile qu’en Russie. En 1939-1945, ce n’est que dans les situations très particulières de la France, l’Italie et la Grèce que des confrontations allant d’une épuration armée (la France) à une réelle guerre civile (Grèce 1946-1949) ont eu lieu. Une telle évolution n’est nullement inscrite dans les lois de l’Histoire.

De toute évidence, cette idée de “guerre civile internationale” allait de paire avec la proposition qu’en cas de montée réactionnaire en Italie ou en France, les partis communistes se lanceraient dans une lutte armée. A l’origine de cette perspective exagérée se trouve donc un élément de passivité, d’objectivisme, et une surestimation de la volonté et de la capacité de résistance des PC.

Mais même s’il ne s’agit probablement que d’une formulation malheureuse, l’idée d’une “guerre civile internationale”, loin d’être oubliée, reviendra au prochain congrès, trois ans plus tard, comme partie intégrante d’une perspective qualitativement différente, celle de l’imminence de la troisième guerre mondiale.


La construction de l’Internationale

De ces perspectives découla, tout naturellement, une perspective de croissance rapide de l’Internationale. Comme lors des réunions précédantes, l’Internationale suivra la perspective de 1940 : effondrement imminent du capitalisme et du stalinisme, croissance du parti révolutionnaire.

Ainsi, parlant des développements dans la lutte des classes, le Congrès souligna que : “ces progrès ne sont pas proportionnés aux possibilités objectives et, moins encore, aux exigences historiques. Partout, la tendance générale est vers la transformation des organisations de la IVe Internationale en réels partis de masse.” (7)

La perspective du SWP américain, “d’un groupe de propagande vers un parti de masse” était complètement irréelle (cliquez ici). L’Internationale s’apprêtait à récidiver à l’échelle Internationale. Malheureusement, la situation réelle était très différente. Le calcul des mandats pour le Congrès fit seulement apparaître deux sections comptant plus de 500 militants, celle de l’Inde (1000 — la réalité de ce chiffre reste à vérifier) et le SWP (2000). (8) La majorité des autres sections se trouve en-dessous des 150 militants! C’est une drôle de “tendance générale”!

Comme l’admettra Mandel trois ans plus tard, dans son rapport au Troisième Congrès mondial (1951) :

“Au moment où se réunissait le IIe Congrès Mondial, la situation de notre mouvement dans une série de pays importants d’Europe était peu brillante : en France, notre section traversait une grande crise à la suite de la désertion de son aile droite petite-bourgeoise (...); en Grande-Bretagne, le mouvement était divisé en deux (...); en Allemagne l’organisation composée de militants complètement isolés était à la fois désunie elle-même, sans structure organisationnelle ni physionomie politique propre, et en désaccord avec l’Internationale sur des points importants de notre programme, notamment la question de l’URSS; en Italie, où venait de se conclure l’expérience malheureuse du POC, il n’existait pas plus d’une demi-douzaine de trotskystes ayant assimilé notre programme; en Espagne, le petit groupe trotskyste venait d’être désorganisé par l’action de Munis et était sur le point de désagréger.” (9)

Il y avait donc plusieurs problèmes avec la perspective de construction adoptée au Deuxième Congrès. Celle-ci était d’abord fausse et exagérée. Deuxièmement, elle n’a pas été critiquée et corrigée : l’Internationale n’a pas reconsidéré les perspectives adoptées en 1948. Troisièmement, et c’est le plus grave, une fois qu’il est apparu qu’une telle perspective ne correspondait pas à la situation, ne pas la modifier risquait de faire basculer l’organisation dans une autre politique, aussi peu raisonnable, mais orientée autrement.

C’est ce qui se produisit en 1951-1952, lors du tournant vers la construction de l’Internationale par le biais de “l’entrisme sui generis”. La politique liquidationniste prônée par des sections importantes de la direction avait pour origine à la fois l’entrisme opportuniste effectué par Healy avec l’appui du Secrétariat International en Grande-Bretagne, l’opportunisme de toute l’Internationale envers le stalinisme sous sa forme yougoslave, et les perspectives de construction exagérées et non-corrigées adoptées lors du Deuxième Congrès.


Le programme demeure toujours intact

Malgré ces défauts importants l’Internationale parvint à conserver l’équilibre politique sur le plan programmatique. Comme en 1946, le Congrès avança une série de revendications transitoires, centrées sur les formes d’organisation ouvrière et sur le caractère central du combat pour le contrôle ouvrier. (10)

Il refusa aussi l’idée — aujourd’hui bien répandue parmi les organisations se réclamant du trotskysme — que les revendications transitoires peuvent être conçues comme des revendications séparées, voire des espèces de réformes : “Opportuniste est toute activité qui introduit, fût-ce subrepticement, une conception de lutte par étapes, se limitant ‘momentanément’ aux revendications immédiates, transformant en soi et considérant les travailleurs comme trop arriérés pour se voir expliquer d’emblée le programme de la révolution communiste.” (11)

La question du gouvernement ouvrier fut avancée de façon nettement meilleure qu’en 1946. Evitant la possibilité d’une interprétation réformiste du mot d’ordre, et montrant clairement son utilité révolutionnaire ponctuelle, l’Internationale expliqua qu’“au gouvernement de la bourgeoisie, que ce soit un gouvernement réactionnaire ou un gouvernement de coalition des dirigeants ‘ouvriers’ avec les partis bourgeois, la IVe Internationale oppose le gouvernement des ouvriers et des paysans. A la propagande inlassable pour ce mot d’ordre, s’ajoute, au moment des crises gouvernementales violentes ou des combats généralisés de la classe ouvrière, une agitation précise à l’adresse des partis qui se réclament de la classe ouvrière et dans lesquels les masses placent encore leur confiance. A ces partis, la IVe Internationale lance l’appel : ‘Rompez avec la bourgeoisie! Prenez tout le pouvoir!’, afin d’appliquer un véritable programme ouvrier avec l’appui des masses mobilisées et sous leur contrôle. Il ne suffit cependant pas que les partis ‘ouvriers’ soient seuls au gouvernement pour constituer vraiment un gouvernement ouvrier. Il faut encore un programme véritablement anticapitaliste, la mobilisation révolutionnaire des masses, débordant les cadres de la légalité bourgeoise.” (12)

Comme lors de la Conférence de 1946, la grande majorité des positions programmatiques adoptées par le Deuxième Congrès montraient la fidélité à la méthode et au programme de Lénine et de Trotsky.

Malgré les erreurs de perspective, le programme révolutionnaire de l’Internationale demeurait intact, et, sur quelques points (comme ceux de la défense de l’URSS ou du contrôle ouvrier) marquait des avancées ou des clarifications importantes.



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NOTES
1 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p58-59
2 Ibidem, p99
3 Ibidem, p100
4 Ibidem., p118
5 Ibidem, p107
6 Ibidem, p99-100
7 Ibidem, p115
8 "Rough estimate of representation", document du SI, archives du CERMTRI
9 Rapport de Mandel au Troisième Congrès, Les Congrès de l’Internationale, t4, p315-316
10 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p79
12 Ibidem, p88
13 Ibidem, p81



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La Quatrième Internationale 1940-1953
(33 pages web)

Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion