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17 mai 2002
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La Quatrième Internationale 1940-1953

Le Deuxième Congrès et la question du stalinisme

Comme pour la Conférence de 1946 ou la réunion de 1944, on peut juger l’état d’esprit de l’Internationale en étudiant sa résistance aux pressions idéologiques. Notamment, étudier sa vision du stalinisme, qui en peu de temps allait conduire à l’adoption d’une méthode centriste, notamment à l’égard des variantes yougoslave et chinoise.

Malgré le début de la guerre froide, et malgré la déviation pro-stalinienne qui allait venir, l’Internationale avança en 1948 une analyse nette de la nature du régime stalinien en URSS et afficha clairement son refus de tout compromis avec ce dernier.

Comme en 1938 et en 1946, il n’y a aucune trace de stalinophilie. L’Internationale rejetait les théories qui cherchaient à ranger l’URSS soit parmi les pays capitalistes, soit dans des catégories nouvelles (“capitalisme d’Etat”, “nouvelle classe” etc). Pour le Deuxième Congrès, comme pour Trotsky, l’URSS était un Etat ouvrier dégénéré qu’il fallait défendre face à l’attaque impérialiste, tout en cherchant à renverser sa bureaucratie réactionnaire par la voie révolutionnaire.

Dans le “Programme de Transition” le Congrès de fondation signala que l’appareil politique de Staline ne se distinguait en rien de celui du fascisme “sinon par une plus grande frénésie”. (1)

De la même façon, le Deuxième Congrès nota qu’en URSS “la dégénérescence et la réaction ont atteint un niveau monstrueux” (2) et que “face à la misère et à l’abrutissement des masses, la bureaucratie a fait revivre toutes les moeurs bannies par la révolution.” (3)

Loin de constituer une expression de la révolution ou d’appuyer les luttes des masses, la bureaucratie est nettement condamnée : “Le conservatisme petit-bourgeois de la bureaucratie soviétique à conduit celle-ci tout d’abord à étrangler de ses propres mains la révolution en Europe”. (4)

L’objectif principal de l’Internationale en URSS demeurait le renversement de la bureaucratie stalinienne à travers la révolution politique, dirigée par une section soviétique de l’Internationale. Sur ce plan, les positions du Congrès ne font que répéter (littéralement...) celles du Programme de Transition.

L’absence de réélaboration politique dans ce domaine est sans doute dûe à l’absence de camarades soviétiques au sein de l’Internationale, ou à une méconnaissance de la situation réelle en URSS faute de contact avec des militants soviétiques.

La “défense de l’URSS” telle que la comprend le Congrès est complètement étrangère aux visions néo-staliniennes qui seront avancées plus tard par le “mouvement trotskyste” dégénéré, et est complètement en accord avec la méthode de Trotsky :

“Tout ce qui affaiblit le prolétariat dans et hors de l’URSS, tout ce qui déroute sa pensée ou abaisse sa conscience est un coup direct à la défense révolutionnaire de l’URSS. C’est pourquoi défendre les conquêtes d’Octobre signifie aujourd’hui lutter contre la bureaucratie stalinienne réactionnaire, contre l’oppression, le pillage et l’occupation des pays du ‘glacis’, contre les traités secrets et les marchandages sur le dos des peuples. La seule forme de défense de l’URSS que la IVe Internationale propage, c’est la lutte révolutionnaire de chaque prolétariat contre sa propre bourgeoisie, c’est la lutte pour briser tous les obstacles à la révolution socialiste, même quand ceux-ci sont constitués par les troupes d’occupation russes.” (5)


Cette position était aussi celle de l’Internationale pendant la guerre, notamment après 1943 :

“Avec le début de la montée révolutionnaire en Europe, l’importance de l’action militaire pour défendre les restes des conquêtes d’Octobre diminua rapidement. La politique réactionnaire et banqueroutière de la bureaucratie en Russie même, dès le tournant de la situation militaire en faveur des armées russes, devint la menace numéro un pour les vestiges d’Octobre. A partir de ce moment, la lutte contre le stalinisme devint la tâche primordiale dans le cadre de la stratégie de la défense de l’URSS. Cette lutte s’imposait davantage encore par la subordination de cette défense à la lutte pour la révolution mondiale, sur la voie de laquelle le stalinisme constitue le principal obstacle.” (6)


Une analyse incorrecte, mais encore sans conséquence

Malgré ces positions tout à fait correctes sur l’URSS, les thèses sont aussi viciées par une analyse peu dialectique de la nature de la bureaucratie.

Après avoir dénoncé entre autres “Le développement monstrueux de l’Etat; la dictature policière la plus totalitaire de l’histoire, l’écrasement impitoyable du prolétariat, l’étouffement de toute indépendance d’esprit, l’abaissement désastreux du niveau intellectuel, l’oppression nationale des peuples allogènes et des minorités nationales” (7), le Congrès souligne ce qu’il qualifie de “processus contradictoire” et note que “la destruction radicale de tous les vestiges semi-féodaux, l’élimination complète de la mainmise de l’impérialisme mondial sur l’économie, l’essor extraordinaire de l’industrie, la transformation de millions de paysans arriérés et analphabètes en prolétaires industriels élevés aux besoins contemporains, le développement impétueux des vieilles villes et l’apparition accélérée de nouvelles cités, la pénétration de l’électricité et du tracteur à la campagne, tout cela constitue sans aucun doute un progrès par rapport à la Russie à demi-barbare des premières années de la révolution.” (8)

Le problème ici n’est pas la réalité de l’expansion industrielle du stalinisme, de la prolétarisation de la paysannerie etc, mais le fait que ces progrès furent viciés par la manière bureaucratique avec laquelle ils furent mis en oeuvre.

Comme le souligne Trotsky dans “La révolution trahie”, la planification bureaucratique est incapable d’assurer la qualité, ou la production des produits désirés par les masses. Nous en voyons les conséquences depuis 1989. La dictature bureaucratique a été tellement inefficace qu’elle a éloigné les travailleurs des rapports de propriété post-capitalistes, identifiés par les masses à cette même dictature.

Ce n’est pas, comme semble le suggérer les thèses du deuxième congrès, que le stalinisme agit parfois de façon réactionnaire (dictature policière, répression politique etc) parfois de façon progressiste (expansion de l’industrie, prolétarisation).

La seule vision véritablement dialectique — donc contradictoire — de la nature du stalinisme est la suivante : même là ou son action produit un résultat progressiste, il le fait de façon contre-révolutionnaire, détruisant et atomisant la conscience de classe des masses. Seule une telle compréhension permet d’affirmer avec l’Internationale et avec Trotsky que le stalinisme fut l’obstacle principal sur la voie de la révolution mondiale.

La conception erronée qui se trouve au coeur des thèses adoptées lors du congrès reviendra dans les débats ultérieurs au sein de l’Internationale, lorsque les différentes tendances chercheront à comprendre la nature des pays de l’Est et de la période, et la conséquence d’analyses différentes du stalinisme et de l’orientation de l’Internationale.

Mais au moment du Deuxième Congrès, cette position n’a aucune conséquence programmatique. Il n’était pas question de se focaliser sur les “progrès” sans oublier leur composant fondamental : les méthodes bureaucratiques. Ainsi l’Internationale maintint la position la principale menace qui pèse sur les rapports de production post-capitaliste, c’est la bureaucratie elle-même: “Le régime bureaucratique est aujourd’hui en Russie l’ennemi numéro un de ce qui subsiste des conquêtes d’Octobre et menace dans les années à venir de conduire la Russie à une décomposition totale de l’économie collectivisée. Une nouvelle révolution est nécessaire, non seulement pour permettre un nouveau progrès vers le socialisme, mais également pour sauver ces rapports de production légués par Octobre (...) la politique et l’existence même de la bureaucratie stalinienne constituent une menace permanente pour tout ce qui mérite encore à notre avis d’être défendu.” (10)


La nature du stalinisme hors de l’URSS

Une partie du document s’avéra d’une importance fondamentale pour l’avenir de l’Internationale, c’est celle qui traita de la nature des partis staliniens hors de l’URSS. S’appuyant sur l’analyse adoptée lors des conférences de 1944 et de 1946, le Deuxième Congrès souligna que les organisations staliniennes “sont devenues des organisations dont la seule fonction consiste à servir les manoeuvres diplomatiques de la bureaucratie soviétique.” (11)

De plus, selon le Congrès, le saut qualitatif du “centrisme bureaucratique” au réformisme, n’est pas apparu avec l’adoption de la politique de front populaire en 1934-35, mais lors de l’éclatement de la guerre germano-russe : “Ce tournant constitue l’aboutissement logique de l’évolution politique du stalinisme (...) Les partis staliniens deviennent des partis néo-réformistes qui se distinguent des partis réformistes par leur liaison avec la bureaucratie soviétique.” (12)

Ces positions sont fausses, et, par la suite, se révéleront dangereuses.

En s’exprimant ainsi, l’Internationale “oubliait” que le stalinisme avait aussi ses racines dans la classe ouvrière, et qu’il est aussi sujet de la pression venant de cette dernière, et de sa propre classe bourgeoise, envers qui il cherche à faire des compromis, en partie au nom des travailleurs, en partie en tant qu’agent de la bureaucratie soviétique. A partir de 1927, Trotsky souligna la possibilité de la rupture de l’Internationale communiste sur des lignes nationales, sans pour autant parler d’une rupture avec le stalinisme.

La définition adoptée par le Deuxième Congrès ne mettait en avant qu’un seul aspect de la nature contradictoire du stalinisme. Au lieu de cette analyse erronée, l’Internationale aurait du souligner que le stalinisme est un réformisme basé sur sa “propre” classe ouvrière et renforcé par ses liens avec l’Etat ouvrier dégénéré, et dont la base politique est “le socialisme dans un seul pays” et la collaboration de classe et prenant comme modèle le système stalinien, c’est-à-dire la planification bureaucratique, le “parti unique” et le bureaucratisme monolithique.

Aujourd’hui, avec l’effondrement du stalinisme, l’erreur commise par l’Internationale apparaît encore plus flagrante. Personne ne nierait que pendant les années 1990 le PCF demeurait un parti stalinien, bien que la bureaucratie du Kremlin n’existait plus, et qu’il ne pourrait donc plus s’inféoder à cette dernière. De toute évidence, l’origine du stalinisme se trouve ailleurs que dans ses rapports avec l’URSS, la Chine ou un autre Etat ouvrier dégénéré.

Cette analyse erronée masquait à l’Internationale la vérité complexe des PC, et jetait les bases d’adaptations futures à des organisations ayant rompu avec le Kremlin, et qui auraient donc, par définition, rompu avec le stalinisme. Comme on le verra par la suite, toute l‘Internationale, des “pablistes” aux “anti-pablistes” partageait cette analyse erronée, avancée régulièrement lors des débats de 1950-1953.

A la fin du Deuxième Congrès, donc, l’Internationale maintint le lien qui existait entre sa fidélité au programme révolutionnaire de Trotsky, et ses perspectives politiques et de construction, qui s’éloignaient jour par jour de la réalité. Le lien entre ces deux éléments fondamentaux — perspectives et programme — devint tout de même si étroit, si fragile, qu’un changement brusque suffit à détourner l’Internationale de la voie révolutionnaire.

Et c’est précisément un tel changement qui eu lieu, moins de trois mois après la fin du Congrès, quand la rupture entre la Yougoslavie et l’URSS fut annoncée. Par la suite, c’est la dégénérescence politique de l’Internationale qui commence.



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NOTES
1 Programme de Transition, supplément La Vérité n° 544, p37
2 Les Congrès de la Quatrième Internationale, t3, p61
3 Ibidem, p61
4 Ibidem, p62
5 Ibidem, p87
6 Ibidem, p167
7 Ibidem, p156
8 Ibidem
9 Ibidem, p165-166
10 Ibidem, p184
11 Ibidem, p186



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La Quatrième Internationale 1940-1953
(33 pages web)

Préface

La QI et la guerre

La direction de la QI pendant la guerre

Les trotskystes français et la guerre

Le SWP (US) et la guerre

La question démocratique et la guerre

La conférence de 1946

Le SWP (US) après la guerre


La direction internationale après la guerre

La section française 1946-48

La section britannique 1946-1948

1948 : le IIe Congrès

Le IIe Congrès et le stalinisme

La crise Yougoslave

La nature de la Yougoslavie

1949 : l'Internationale tourne à droite

L’Internationale et l’Europe de l’Est

L’Internationale et la Chine

La révolution chinoise

La guerre de Corée

Le SWP (US) et la guerre de Corée

1951 : Un changement de perspectives

“Où allons-nous?”

"Où va Pablo?"

1951 : Crise en France

1951 : le IIIe Congrès

L’entrisme “sui generis”

La scission au sein du PCI français

La lutte au sein du SWP (US)


Pablo et Healy

La révolution bolivienne

1953 : La scission de l'Internationale

Cannon, le SWP et l’Internationale

Conclusion