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4 mars 2001
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La restauration du capitalisme en Chine

En 1996, le capitalisme a été restauré en Chine. Deux facteurs expliquent le fait que cette restauration a eu lieu plus ou moins sans heurts, et sous le pouvoir continu du Parti Communiste Chinois (PCC) :
• Deux décennies de "réformes marchandes" ont créé des secteurs capitalistes puissants en Chine.
• L’écrasement de l’opposition ouvrière après le massacre de la Place Tien-An-Men en 1989 a fait sauter l’obstacle social principal au retour du capitalisme.

Afin de comprendre la forme spécifique prise par la restauration du capitalisme en Chine, il faut se rendre compte de la nature bonapartiste du régime établi après la révolution de 1949 — un régime suffisamment éloigné de la pression des principales classes de la société pour lui permettre de poursuivre sa politique, malgré l’opposition déterminée de couches importantes.

Le pouvoir militaro-bureaucratique du PCC est établi pendant la guerre contre le Japon, à partir de 1937, en particulier dans les zones "libres", où le PCC et son armée ont instauré leur propre pouvoir. Cette forme de dictature bureaucratique devient nationale avec la prise de pouvoir en 1949.

Le PCC a alors sa base sociale dans la paysannerie (majoritaire dans le pays), et une forte influence auprès de la classe ouvrière urbaine, petite par sa taille, et des couches bourgeoises qui on tout perdu sous la dictature de Tchang Kai-Chek.

Il ne rencontre donc pas d’obstacle lorsqu’en 1953 il décide finalement d’adopter le modèle russe de planification bureaucratique. Ce modèle est basé sur l’expropriation bureaucratique des capitalistes et la destruction de la loi de la valeur comme force motrice principale de l’économie, avec, en conséquence, la mise en place de ce qu’on peut appeler un Etat ouvrier dégénéré de naissance, dans lequel la classe ouvrière n’a jamais détenu le pouvoir et où l’éradication du capitalisme s’est faite par des moyens bureaucratiques et contre-révolutionnaires.

Mais dès le début, le nouveau système économique et politique est déchiré par des luttes bureaucratiques et par les zigzags tragiques qui en découlent. Par exemple, le "Grand bond en avant" de la fin des années 50, qui est censé augmenter la production à travers la création des "communes populaires", est plutôt un "grand bond en arrière", avec pour conséquence trois ans de famine et la mort de 20 millions de personnes.

Plus tard la "révolution culturelle" du milieu des années 60 conduit à la fermeture d’une des principales sources de la culture, à savoir le système éducatif.

Les luttes fractionnelles successives entre les différentes ailes de la bureaucratie connaissent un tournant décisif à la fin des années 70, avec le retour d’exil intérieur de Deng Xiaoping en 1978.

A ce moment-là, la croissance des productions agricole et industrielle baisse, à cause de la politique bureaucratique du PCC, qui étouffe toute initiative et rend l’économie planifiée encore plus chaotique et inefficace que le marché.

Dans le domaine agricole, Deng propose d’abandonner le modèle des communes et de permettre aux paysans de décider eux-mêmes ce qu’ils veulent produire, quand et dans quelle quantité. Ainsi libérée du carcan bureaucratique, la production agricole connaît un sursaut.

Mais dans l’industrie, cette politique ne connaît pas les mêmes résultats : elle ne peut pas résoudre le problème fondamental du modèle russe de planification bureaucratique.

S’il est possible de construire et faire fonctionner les industries de base à travers la planification bureaucratique (comme le montre l’histoire de tous les pays staliniens), ce système rend impossible l’augmentation de la productivité ou la création d’un secteur dynamique de production de biens de consommation, pour la simple raison qu’il exclue d’office toute participation active des travailleurs et des consommateurs eux-mêmes.

Tout est décidé et mis en oeuvre par l’appareil bureaucratique, et non par les masses. La démocratie des travailleurs, essentielle pour le bon fonctionnement du plan, est incompatible avec le pouvoir des staliniens.

Deng, en tant que bon bureaucrate, compte donc sur l’action des directeurs d’entreprises. Dans les années 80, une série de réformes sont introduites qui permettent aux directeurs de retenir des profits, de chercher de nouveaux marchés, de réduire le nombre de travailleurs dans l’entreprise et d’augmenter la production.

Mais les mécanismes du système de planification bureaucratique ne peuvent pas cohabiter longtemps avec les décisions prises au niveau des entreprises. Un élément fondamental du régime est l’appareil bureaucratique qui élabore et met en oeuvre le plan. Cette couche fait donc tout ce qu’elle peut pour repousser les réformes ou les rendre inefficaces.

Mis à part l’opposition de certaines fractions à la réforme, la structure même du secteur étatique va à l’encontre de toute réforme.

Souvent, les directeurs des entreprises veulent plus d’autonomie afin d’introduire de nouveaux produits, ou d’imposer une politique financière plus rigoureuse. Mais comment évaluer les frais réels, obtenir des matières premières ou investir dans la nouvelle technologie, alors que toutes les ressources sont distribuées d’en haut, et les prix déterminés par Pékin ?

La seule manière d’augmenter la production est de construire de nouvelles usines et d’embaucher des travailleurs. En conséquence, même si la productivité stagne, la production continue à croître dans le secteur étatique.

Néanmoins, à partir du milieu des années 80, la combinaison d’une pression constante de la part de la direction du PCC, dirigée par Deng, et les conséquences d’autres réformes telles que celles qui touchent l’agriculture, les Entreprises villageoises et urbaines (EVU) ou encore les zones économiques spéciales (ZES), et l’introduction de l’investissement direct étranger, a comme effet d’amoindrir les contrôles et d’augmenter l’autonomie des directeurs d’entreprise.

Sur le plan économique, le contact accru avec les EVU fait en sorte que les directeurs des entreprises industrielles peuvent faire des profits "au noir", tout en allant au-delà des quotas établis par les instances du plan.

En même temps, la décentralisation de ces instances renforce les institutions provinciales, en particulier les banques, qui offrent des crédits pour la construction de nouvelles usines, renforçant ainsi la dette du secteur étatique.

Sur le plan politique, les tensions augmentent au sein du Parti et de l’Etat, alors que des fractions différentes proposent des politiques différentes. Il devient de plus en plus difficile de garder secrètes ces différences, et au milieu des années 80 commence un débat semi-public sur la question de la politique économique à poursuivre.

Les tentatives effectuées par la direction afin d’étouffer ce débat ne font que souligner l’absence de démocratie au sein du pays, jetant ainsi les bases du "mouvement pour la démocratie" qui grandit à partir de 1987.

Mais le mécontentement populaire n’est pas limité au seules questions politiques. L’inflation devient un véritable problème — elle atteint 18% en 1988. Liée à la corruption flagrante d’une partie importante des dirigeants, elle pousse les travailleurs à entrer en action. Dans un premier temps, la direction du PCC, complètement divisée, ne répond pas à la grogne populaire.

Les "réformateurs", soutenus par un nombre croissant de directeurs d’entreprises et d’économistes qui ont déjà abandonné toute idée de réformer l’économie planifiée, appuient la revendication de plus d’ouverture et de débat public. Parallèlement, les défenseurs de l’ancien régime récupèrent les revendications des masses contre la corruption.

Mais lorsque les protestations deviennent massives, en 1989, les divisions au sein du PCC passent à l’arrière plan et la bureaucratie fait bloc pour sa propre défense. Zhao Ziyang, qu’on croit proche des manifestants, est remplacé par Li Peng, vieux routier du stalinisme chinois. Enfin, en juin 1989, alors que de plus en plus d’entreprises envoient des délégués sur la Place Tien-an-men, Deng et Li décident d’envoyer la troupe, en particulier des unités fidèles venues de la campagne.

La conséquence immédiate de l’écrasement dans le sang du mouvement est le retour au pouvoir des militaires et de ceux qui appuient la planification bureaucratique. Mais au bout du compte, la destruction du mouvement ouvrier a comme conséquence inévitable de redonner des forces à la restauration capitaliste.

Afin de retrouver la stabilité, le régime gèle les prix et chasse un certain nombre de bureaucrates corrompus. En même temps, il augmente les salaires et remet en place le contrôle central de l’économie.

A court terme, la répression du mouvement pour la démocratie montre la solidité du soutien au régime qui existe toujours à la campagne, et la force, au sein du PCC, des fractions opposées aux réformes marchandes. Mais, pendant les deux ans qui suivent, il devient de plus en plus évident qu’on ne peut pas revenir en arrière.

Si, en 1991, la maîtrise de l’inflation aide les entreprises étatiques à augmenter légèrement la production, en 1992, ce sont les régions du sud, de plus en plus dominées par le marché, qui commencent à jouer un rôle moteur dans l’économie.

Ayant écrasé et dominé la classe ouvrière industrielle, Deng et les "technocrates" autour de Jiang Zemin et Zho Rongji, encouragés par l’incapacité de la "vieille garde" à contrer les réformes, changent encore une fois de politique.

D’abord, en janvier 1992, au cours d’une visite dans le sud, Deng chante les louanges de la ZES de Shenzen qui, selon lui, doit montrer la voie à tout le pays. Ensuite, le pouvoir adopte une série de déclarations promettant l’ouverture des régions frontalières au commerce, la libéralisation des contrôles sur l’investissement étranger dans certaines villes riveraines du fleuve Yang Tse et dans 18 autres villes de province, l’ouverture totale au commerce extérieur d’une série de villes littorales, et l’abolition de l’une des principales instances de planification, le Bureau de Production du Conseil d’Etat, remplacé par le Bureau du Conseil d’Etat pour le Commerce Economique.

En octobre 1992, ces changements sont codifiés au congrès du PCC à travers l’adoption d’un nouveau programme pour "une économie de marché socialiste". A l’époque, nous avons considéré ce programme comme similaire à ceux qui avaient été adoptés des décennies auparavant en Hongrie ou en Yougoslavie. Ces programmes avaient affaibli les éléments fondamentaux de la planification bureaucratique, mais ne les avaient pas détruits.

A la lumière des événements qui avaient lieu en Europe de l’Est et en ex-URSS au début des années 90, où la restauration capitaliste a pris la forme de la libéralisation des prix, de la fermeture immédiate des ministères de la planification et, en conséquence, de l’arrêt virtuel de la production, nous avons considéré que les staliniens chinois avaient choisi de retenir une forme de planification centrale, et donc de ne pas se lancer immédiatement vers la destruction de leur Etat ouvrier dégénéré de naissance et vers la restauration du capitalisme.

Nous avions tort. Rétrospectivement, nous pouvons comprendre que c’est à ce moment-là que le caractère de l’Etat a changé. Tout en maintenant le régime bonapartiste afin de préserver sa base économique, et en même temps maintenir l’équilibre entre les principales classes sociales, la bureaucratie chinoise a consciemment choisi de transformer sa base économique de celle d’une économie planifiée vers celle d’une forme de capitalisme où la bourgeoisie et l’appareil d’Etat sont fusionnés.

Les conséquences de cette décision sont les suivantes :
Sur le plan politique, il faut chasser la vieille garde de toute position importante, mais une purge profonde n’est pas nécessaire : les deux ans qui ont suivi 1989 ont montré qu’elle est déjà affaiblie, d’autant plus que sa base fondamentale — la classe ouvrière — a été écrasée en 1989.
Sur le plan économique, le changement n’est possible que parce que le secteur planifié concerne moins de la moitié de la production. Tout manque de production ne pourrait être comblé que par le secteur privé ou le marché mondial.

Enfin, en novembre 1993, le comité central adopte un document avec le titre éloquent "50 points pour une économie du marché". Ce document explique la stratégie stalinienne pour le démantèlement systématique du plan en ce qui concerne son contrôle des entreprises étatiques et la transformation de ces dernières en "trusts" indépendants.

En même temps, il propose une réforme radicale des banques, la convertibilité de la devise chinoise, la libéralisation totale de l’investissement étranger et l’abrogation des lois sociales qui garantissaient la sécurité de l’emploi et le droit à l’éducation, au logement, à la sécurité sociale et à la retraite.

Mais, parce qu’aucun démantèlement réel du système de planification bureaucratique n’a eu lieu, nous avons continué à caractériser la Chine comme un Etat ouvrier dégénéré. Nous aurions dû la reconnaître comme un Etat restaurationniste bourgeois qui s’apprêtait à imposer son programme.

En 1994 et 1995, sous l’impact de la "trustification", l’économie chinoise connaît des changements profonds, en particulier la fermeture des ministères de la planification et l’arrivée du capital étranger. En fait, un certain degré d’instabilité économique se développe, tandis que les dirigeants des entreprises cherchent à tirer avantage du taux de croissance qui frôle les 18%.

Bon nombre d’entre eux choisissent d’étendre l’équipement plutôt que d’améliorer la productivité de l’équipement existant. En conséquence, le secteur étatique continue à croître de 8% par an, même si la plupart des entreprises sont toujours endettées et incapables de dégager des profits.

Cette période est marquée par un glissement décisif vers des méthodes capitalistes. En 1996, l’industrie étatique ne produit que 28,3% de la production industrielle totale, alors que l’industrie "collective" (principalement les EVU — voir encadré) représente 39,4% de celle-ci et le secteur privé 32,1% au total (15,5% pour les entreprises chinoises, 16,6% pour les étrangères).

Dans les années qui suivent, l’Etat pousse à l’incorporation des 1 000 entreprises étatiques les plus importantes du secteur, laissant autour de 49 000 entreprises plus petites se débrouiller dans le nouveau paysage économique. La majorité de ces dernières sont vendues à prix d’ami à leurs dirigeants. Les autres sont soit rassemblées pour former des unités plus viables, soit fermées.

En même temps, se fait jour une tendance non pas seulement à l’indépendance croissante des entreprises étatiques, comme envisagé au milieu des années 80, mais carrément à la privatisation, sous forme de sociétés par actions.

En septembre 1997, le XVe congrès du PCC approuve la création de telles sociétés, se servant de l’argument classique des réformistes — et de certains capitalistes ! — comme quoi, il s’agit d’une forme de propriété collective. Ce moment représente un important changement au profit de la classe bourgeoise naissante en Chine.

Mais ces réformes ne se passent pas sans heurts. Les travailleurs chinois sont loin d’applaudir à la libéralisation. Bien sur, d’un point de vue démocratique, les choses semblent aller mieux. Mais l’introduction de nouvelles normes capitalistes leur font réapprendre la grève et le piquet. En 1993, 12 000 "incidents" sont recensés, dont 2 500 occupations d’usines et 6 300 grèves.

En 1997, on en compte 26 000 et 215 000 en 1998. Les ouvriers des aciéries d’Anshan manifestent à 5 000 dans la ville aux cris de "Défendons les intérêts des ouvriers !" et "A bas la nouvelle bourgeoisie !". Malheureusement, ces chiffres sont bien maigres en regard des millions de travailleurs chinois qui n’ont même pas vu venir l’orage.

Dans les années qui suivent, Zhu Rongji devient premier ministre du premier gouvernement chinois à ne comporter aucun militaire en son sein. Les ministères de la planification survivants sont abolis, l’empire industriel de l’armée est démantelé. La Chine frappe à la porte de l’OMC suite à l’établissement d’accords commerciaux capitalistes avec les USA, y compris l’ouverture de la Chine aux banques étrangères. La période à venir verra encore plus de restructurations capitalistes.

On peut donc s’attendre à encore plus d’instabilité dans ce pays le plus peuplé de la planète. Selon la Banque Mondiale, depuis trois ans, l’imposition des normes capitalistes au sein de l’industrie chinoise a déjà conduit à plus de 10 millions de licenciements par an. Naturellement, une telle catastrophe pour les travailleurs ne s’est pas déroulée sans riposte. Des grèves, des mouvements d’opposition ont émaillé l’histoire récente de la Chine. Mais pour le moment, rien de structuré, rien qui ait été capable de briser l’emprise dictatoriale des staliniens chinois transformés en capitalistes.

Deux décennies de "réformes" pro-capitalistes, qui ont culminé par la restauration du capitalisme, n’ont pas seulement changé le visage de la Chine, elles ont également transformé et élargi le prolétariat chinois. Aujourd’hui, il constitue la classe ouvrière la plus nombreuse de la planète. De ses luttes actuelles, émergeront ses propres organisations et ses propres voix politiques.

La tâche des révolutionnaires est de faire en sorte que ces centaines de millions de travailleurs soient gagnés à un programme et à une organisation révolutionnaires qui peuvent détruire une fois pour toutes la dictature de la bureaucratie et de son armée, qui peut exproprier les nouveaux capitalistes et qui peut mettre le pouvoir entre les mains des travailleurs, à travers un système de conseils ouvriers.


Les pépinières du capitalisme chinois

Deux formes d’organisation économique ont permis aux staliniens chinois d’avancer rapidement vers la restauration du capitalisme : les entreprises villageoises et urbaines (EVU), et les zones économiques spéciales (ZES).

Les EVU ont pris forme suite à la transformation des communes populaires dans les années 80. Afin de répondre aux exigences centrales, les communes avaient créé des PMI et des ateliers en relation directe avec la production agricole : fabrication d’outils, transport et traitement des denrées, abattoirs, etc.

Dans les années 80, ce secteur a crû de manière significative, devenant un secteur important de production industrielle (32% de la production nationale en 1992, 44% en 1995), employant 130 millions de travailleurs ruraux en 1996, c’est à dire 30% de tous les travailleurs ruraux.

Le statut exact de ces entreprises a produit maintes confusions. Sur le plan formel, avec l’abolition des communes en 1994, les ateliers et les PMI qui faisaient partie des communes sont passés entre les mains des dirigeants locaux du PCC. Mais dans les statistiques officielles, ils sont généralement comptés comme "collectifs". En ajoutant ces chiffres à ceux du secteur étatique, on arrive à un chiffre de 70% de la production dans le domaine collectif, ce qui donc "prouverait" que la restauration du capitalisme est encore loin.

Il s’agit d’une double erreur. D’une part, malgré la terminologie officielle, 90% des EVU étaient la propriété des individus en 1994, même si l’écrasante majorité étaient très petites, ne représentant que 30% de la production totale de ce secteur.

Plus important, la caractérisation de "capitaliste" ne dépend pas seulement de la forme légale de propriété.

Le point essentiel est qu’il s’agit là d’entreprises individuelles, sans plan de production. Celle-ci est déterminée avant tout par la loi de la valeur, et non par les décisions bureaucratiques centrales. Elle est réalisée par des travailleurs salariés, pour le marché, et leurs fonds d’investissement viennent des crédits commerciaux ou sont retenus sur des profits.

En un mot, ces entreprises fonctionnent sur des bases capitalistes.

Certes, sur le plan numérique, la plupart des EVU sont très petites, mais leur évolution suit le modèle classique du capitalisme : des petites structures locales vers un nombre d’entreprises hautement capitalisées, capable de fonctionner non pas seulement à l’échelle d’une région, mais même à celle d’une nation, voire de la planète.

Certes, les EVU ne dominent pas encore l’économie chinoise, même si elles jouent un rôle fondamental. Mais elles emploient un pourcentage croissant du prolétariat chinois, elles constituent une source vitale du capital et elles sont la base d’une nouvelle bourgeoisie et petite bourgeoisie industrielle qui tirent avantage de la politique de privatisation entamée depuis le milieu des années 90.

A leur origine, en 1979, les Zones Economiques Spéciales, constituées de régions entières du pays, ont été coupées du reste de l’économie chinoise.

Elles étaient censées attirer l’investissement étranger et la haute technologie, permettant ainsi à la Chine l’accès aux techniques modernes de gestion et aux devises étrangères. Leur production était destinée à l’exportation et non pas au marché interne. En retour, les sociétés étrangères ont pu jouir d’avantages fiscaux, d’une main-d’oeuvre bon marché et du développement subventionné des infrastructures.

Dans les années 80, les ZES se sont développées rapidement, avec une croissance de plus de 10% par an. Ce faisant, elles ont changé leur profil, passant de la production de jouets et d’objets en plastique vers les textiles et ensuite les instruments électroniques et optiques.

Au début des années 90, la production commençait à se déplacer vers des régions de bas salaires. De plus en plus, les ZES se sont concentrées sur les services tels que l’immobilier, l’assurance ou les banques.

Il est donc évident que, malgré leur indépendance supposée vis-à-vis de la Chine, les ZES ont eu un impact rapide et important sur l’économie chinoise. Elles ont fourni de l’emploi, et elles ont constitué un marché à elles seules, attirant bon nombre de produits et de services fournis par le secteur EVU.

Dans les années 90, l’influence des EVU s’est renforcée en même temps que les barrières à la pénétration économique de la Chine se sont abaissées et que les sociétés étrangères ont eu le droit de s’établir ailleurs dans le pays.

En particulier dans les régions littorales, les ZES ont attiré les ressources du secteur étatique, ont établi des liens commerciaux fondamentaux avec les EVU et avec le marché mondial.

Aujourd’hui, sous la pression de l’accord avec l’OMC signé l’année dernière, leur statut "spécial" est abandonné. Du point de vue des restaurationnistes, le sale boulot est achevé.

Les racines du capitalisme rural

A la veille des réformes de 1978, l’agriculture employait 70 à 80% de la population. La production agricole était fondée sur les " communes populaires " qui prenaient toutes les décisions en ce qui concernait la production, en liaison avec les instances centrales de la planification.

Ce système a amené certains avantages, en particulier la généralisation des techniques modernes de production et l’organisation de grands projets tels que l’irrigation. Mais les communes ont eu tendance à ne pratiquer que la monoculture, impliquant donc des frais de transport importants pour distribuer des productions qui auraient pu être cultivées partout dans le pays.

Au milieu des années 70, la croissance de la production agro-alimentaire a été dépassée par la croissance de la population. Dans bon nombre de provinces, les paysans ont abandonné les communes et sont retournés à "l’agriculture familiale".

Face à la possibilité d’une nouvelle famine, le PCC a choisi d’abandonner les communes populaires. Ensuite, les paysans ont pu décider eux-mêmes de leur production, mais ils ont été obligés de fournir à l’Etat une part de leurs récoltes à prix fixes. L’excès de cette production pouvait être vendu sur le marché, mais de toute façon l’Etat donnait la garantie qu’il achèterait tout surplus.

En conséquence, la production a augmenté rapidement. Pendant les six ans qui ont suivi, la production céréalière a augmenté de 3,7% par an, celle de la viande de 8,9% et celle du coton de 18%.

Cette augmentation de la production, et de la richesse qui allait avec, a eu des conséquences dans le monde rural : le revenu annuel du paysan moyen a augmenté de 12,3% par an pendant cette période. Le nombre de marchés a presque doublé, passant de 38 000 en 1980 à 67 000 en 1993.

L’argent ainsi gagné a été réinvesti : le secteur agricole est devenu la force motrice du développement de la petite production industrielle au sein des entreprises villageoises et urbaines (voir encadré). Il a donc joué un rôle fondamental dans la création de la nouvelle classe capitaliste chinoise, qui avait été éradiquée depuis presque 40 ans.

Le rôle du capital étranger

Jusqu’en 1979, l’investissement étranger en Chine était tout simplement interdit. De toute façon, vu l’instabilité politique au sein du PCC, il est peu probable que même le capitaliste le plus hardi ait voulu s’y risquer.

Au début, l’investissement direct étranger (IDE) en Chine était assez faible. Jusqu’en 1984, seules 250 entreprises étatiques avaient le droit de faire des "joint-ventures" avec des entreprises étrangères. Entre 1979 et 1984, seuls 1,8 milliard de dollars ont été investis, même si l’Etat a aussi emprunté 11 milliards. Le changement fondamental a eu lieu en 1992, alors que les restrictions sur l’IDE ont été complètement abolies, y compris au sein des grandes entreprises étatiques.

Deux ans plus tard, la Chine attirait 33 milliards de dollars d’investissements — un chiffre dépassé seulement par les USA. Un an plus tard, 59 000 entreprises bénéficiaient de l’investissement étranger. Elles employaient 9 millions de travailleurs — 13,6% de la main d’oeuvre industrielle — et comptaient pour 13,1% dans la production industrielle.

L’investissement à une telle échelle et les règles de fonctionnement de l’économie qui le sous-tendent ont clairement des conséquences pour la nature de l’économie. L’investissement des capitalistes étrangers dans une entreprise, à travers soit les joint-ventures, soit le rachat pur et simple, implique clairement qu’ils veulent au moins influencer la production, sinon complètement la contrôler.

Cette quantité énorme de capital étranger a donc aidé à dénouer les liens de production établis sous le plan entre les différentes entreprises, et qui, en Russie par exemple, constituent toujours un aspect non-capitaliste de l’économie. En Chine, le système de planification qui gouvernait production et distribution et empêchait le fonctionnement de la loi de la valeur a vite disparu sous l’impact des investissements étrangers et de leur intervention dans la production.

C’est également ce facteur qui explique la voie particulièrement rapide et relativement paisible prise par la restauration réactionnaire du capitalisme en Chine, par rapport à celle prise en Europe de l’Est, et particulièrement en Russie.



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